«Il est temps d'esquisser une vision globale de la sécurité intérieure et extérieure avec tous les partenaires», s'exclame André Duvillard, chef de la police neuchâteloise. Voilà pourquoi, dans la foulée de la collaboration engagée et «réussie» lors de l'Euro 2008, les ministres romands de la Sécurité ont confié à leurs commandants de police la mission d'envisager une collaboration accrue entre les cantons, révèle L'Hebdo dans son édition de cette semaine.

Jusqu'à la création d'une police romande avec un commandement unifié, comme le laisse entendre l'hebdomadaire? Ce n'est pas l'objectif de la réflexion entamée, nuance Jean Studer, conseiller d'Etat neuchâtelois, qui ne s'interdit pas une telle perspective à long terme. Tout comme André Duvillard et Monica Bonfanti, cheffe de la police genevoise. Dans le respect du fédéralisme, bien sûr.

Une période charnière

Or, la police vit une période charnière. Ses missions et ses structures sont discutées un peu partout. On pleure l'insuffisance des effectifs, notamment lors des grands événements, tels que le G8. Municipalités et cantons défendent leurs prérogatives. Vaud cherche à réorganiser en vain ses polices depuis des années, alors que Neuchâtel peut déjà compter sur une police intégrée. Et puis reste à définir les rapports avec la Confédération, avec l'armée. Et avec les sociétés de sécurité privées de plus en plus présentes: 15000 collaborateurs sur le terrain sans qu'une législation règle leurs activités, note encore André Duvillard.

Pour l'heure, et c'est le mandat de la réflexion en cours, il s'agit d'imaginer une meilleure coordination. Monica Bonfanti: «Les cantons sont souverains, mais leurs polices ne peuvent plus tout faire.» D'ailleurs, ces rapprochements existent déjà. Le Groupement romand du maintien de l'ordre (GMO) fête ses dix ans: ce sont les hommes casqués et équipés jusqu'aux dents qui interviennent lors d'émeutes ou échauffourées graves. Tous les gendarmes suisses portent désormais le même uniforme. Et les tireurs d'élite des cantons francophones sont cantonnés à Genève depuis janvier 2008. Sans parler d'un concordat de 1988 qui définit la coopération des polices romandes ou d'un brevet fédéral de police.

Il faut aller plus loin, exhorte le pouvoir politique. La formation des agents devient capitale. Henri-Joseph Theubet, président de la Conférence romande des commandants de police, raconte comment, depuis l'échec de la création d'un site unique à Savatan (VS) pour l'ensemble des aspirants romands, on a tout de même réussi à harmoniser leur apprentissage. Les jeunes policiers fréquentent aujourd'hui quatre écoles (Genève, Fribourg, Colombier et Savatan) dont Laurent Krügel, ancien chef des forces de l'ordre neuchâteloises, assure la cohérence. Au bout, on vise une formation commune, orientée par le nouveau code de procédure pénale fédérale, pour des hommes et des femmes capables de travailler ensemble.

Il faudra également repenser les missions des corps de gardes-frontière et de la police militaire. André Duvillard imagine là un embryon de forces de réserve fédérales que l'on pourrait solliciter dans un canton ou l'autre, selon les besoins. Voire à l'étranger, dans le cadre des Accords de Schengen.

Ainsi, Monica Bonfanti n'hésite pas à concevoir des opérations «intensives» pour toute la Suisse romande. Contre les dealers, contre l'alcool au volant. Avec la nouvelle statistique policière de la criminalité au niveau fédéral qui remplacera les données cantonales dès 2010, il sera aussi possible d'envisager des actions impliquant toute une région, ajoute-t-elle.

En somme, «chaque fois qu'on peut, il faut jouer la Suisse romande, avance Pierre Nidegger, commandant des policiers fribourgeois, et identifier des centres de compétences.» D'ailleurs, un projet pilote de cette nature est en gestation en Suisse centrale, signale André Duvillard. Il s'appelle «Police XXI». Il a été encouragé par la Conférence des chefs de départements de justice et police. L'action de base de la police reste une prérogative cantonale. En revanche, les spécialités (police scientifique, police des chiens ou centrales d'engagement) sont réparties entre les cantons afin d'éviter doublons et frais inutiles. Sans le dire, par la force des choses, c'est un pas supplémentaire vers l'intégration des polices. Un jour peut-être réunifiées.