La police genevoise se retrouve sous le feu des projecteurs et ce n’est pas vraiment à son honneur. Pas moins de deux conférences de presse, organisées coup sur coup vendredi, font le bilan des enquêtes menées sur la proximité suspecte entre le patron d’un «sex center» des Pâquis et les inspecteurs chargés de surveiller le milieu de la prostitution. Le procureur général Olivier Jornot, premier à s’exprimer, a souligné que les suspicions les plus graves – corruption, rabattage de clients et autres partouzes – ne se sont pas vérifiées. Mais il évoque l’existence d’un contexte problématique et d’un «fonctionnement parfaitement inadmissible». Trop de familiarité, trop de petits arrangements et des relations troubles.

Comme tout cela relève davantage du disciplinaire, le conseiller d’Etat Mauro Poggia et la commandante Monica Bonfanti se sont exprimés dans la foulée pour rappeler les règles de comportement que doit respecter tout policier afin d’éviter le risque de compromission, surtout dans le monde interlope de la nuit. «Il faut améliorer la culture de la grande maison», a souligné le ministre. Un nouveau code de déontologie sera bientôt diffusé et son assimilation surveillée de près, a renchéri la patronne de l’institution.

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Enquête tous azimuts

L’affaire avait explosé en 2019 après l’arrestation d’un entrepreneur de la relation tarifée, tombé pour une affaire essentiellement fiscale et qui, selon le mot d’Olivier Jornot, est un surdoué de l’habileté sociale. Dans son téléphone, les enquêteurs ont trouvé six années d’archives cumulant les coordonnées de pas moins de 70 agents de la force publique.

De quoi donner des sueurs froides à l’Inspection générale des services – la police des polices – chargée de trier la nature de ces contacts et d’y déceler d’éventuelles infractions au droit pénal ou entorses aux règles déontologiques. Ce d’autant plus que certains médias dépeignaient – témoignages apparemment très exagérés ou romancés à l’appui – moult passe-droits, enveloppes, parties fines, et même une participation policière dans la location de studios servant aux travailleuses du sexe (TDS).

Sur le plan pénal, l’exposé du patron du Ministère public montre que la montagne a accouché d’une souris, ou presque. Sur les 33 procédures ouvertes contre des policiers (dont un ancien inspecteur et deux agents de la police municipale), 29 ont été classées sans suite. Deux ordonnances ont été prononcées pour violation du secret de fonction et/ou entrave à l’action pénale (dont l’une est contestée). Trois affaires sont encore en cours. Petits tuyaux que les policiers ont donnés à ce patron de la nuit (par exemple sur le détenteur d’un numéro de plaque, les soucis d’un concurrent ou le nom d’un voleur), renonciation à infliger une amende à une TDS qui avait dépassé son quota de séjour, amende d’ordre annulée, constituent l’essentiel des actes potentiellement répréhensibles.

Agapes en images

Même si les pires soupçons ravivant la légende des ripoux sont évacués – «Il n’y a pas le début du commencement de l’ombre d’un indice», dira Olivier Jornot –, l’affaire reste corsée. Les pratiques et la proximité mises en lumière, notamment par les innombrables messages et photos contenus dans le téléphone du tenancier de salon, ont donc poussé le Ministère public à transmettre 29 dossiers à la hiérarchie, soit autant de cas susceptibles d’avoir des suites administratives ou de donner des pistes de formation.

Sur les photos, projetées en conférence de presse, on voit des policiers attablés avec le patron du salon autour d’une fondue (ils mangeaient souvent ensemble) ou prenant la pose avec des prostituées, des bouteilles de champagne qui circulent, une TDS qui revêt l’uniforme d’une agente de la police municipale, ou encore le même patron qui prend ses aises au poste du quartier. «Il faisait partie de la boutique et fournissait lui aussi beaucoup de renseignements. C’est l’homme qui sait tout, voit tout et entend tout», relève Olivier Jornot.

Suites disciplinaires

Manque de distance, favoritisme et conflit d’intérêts sont les principaux problèmes soulevés par cette enquête. Un ancien du groupe prostitution, passé dans une autre brigade, a même voulu monter une station de lavage en Valais avec le fameux patron des Pâquis. Les dossiers des 26 policiers cantonaux pris dans cette toile ont eu des suites disciplinaires. Chargée d’examiner les cas les moins graves, Monica Bonfanti a prononcé 5 rappels à l’ordre, 1 blâme et 10 services hors tour (du travail non payé). Les 10 dossiers plus sérieux sont encore dans les mains du département et 6 policiers, déjà suspendus, risquent leur place.

Enfin, tous les collaborateurs ont reçu ce jour un mot de leur commandante qui insiste sur l’importance de l’intégrité: «Il est impossible de manifester une totale impartialité quand on est redevable.» L’avenir dira si le message est passé.

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