La bonne conjoncture économique est en soi propice à la conduite de débats sereins sur la politique des étrangers. Ruth Metzler est bien déterminée à en profiter pour faire avancer toute une série de réformes cette année. Le calme est toutefois relatif. A peine envoyé en consultation, le projet de naturalisations facilitées se heurte à de vives résistances (Le Temps du 2 février). La révision de la loi sur les étrangers n'est pas moins contestée. La gauche attaque le maintien d'une politique fondamentalement discriminatoire et imprégnée d'un état d'esprit policier alors que l'UDC ne s'accommode guère de l'extension des droits accordés aux étrangers. L'opposition la plus forte concerne la contrainte faite aux milieux économiques de ne plus s'approvisionner en forces de travail non qualifiées qu'au sein de l'UE. Les lobbys de l'hôtellerie et de l'agriculture réclament la possibilité de recruter notamment dans les pays de l'Est et le maintien d'une sorte de statut de saisonnier. Revendication reprise par l'UDC mais aussi depuis peu par les radicaux. Dans une interview au Temps, Ruth Metzler répond à ces critiques. Elle évoque aussi le domaine de l'asile, qui fera l'objet d'une révision dans la deuxième moitié de l'année.

Le Temps: Le projet de révision de la loi sur les étrangers ferme la porte à toute embauche de forces de travail non qualifiées extérieures à l'Union européenne (UE). Or pour certains travaux, il est impossible de trouver des ressortissants de l'UE. Comprenez-vous l'inquiétude de certains milieux économiques?

Ruth Metzler: Je ne suis pas surprise de leurs requêtes, mais notre devoir est d'y résister. Nous n'avons pas le droit de ne considérer que les intérêts immédiats du marché du travail. Notre politique d'admission des étrangers doit avoir clarté et cohérence. Or d'expérience, nous savons que la qualification professionnelle est un facteur d'intégration réussie et que les étrangers qualifiés ont plus de facilité à se maintenir sur le marché du travail lorsque la conjoncture tourne. J'ai un problème lorsque je vois que, parmi les entrepreneurs qui demandent une politique d'immigration plus souple, certains ont débauché des étrangers en période économiquement difficile.

– Comment les milieux concernés sont-ils alors censés résoudre leurs problèmes?

– Je suis prête à examiner le problème à fond et je suis ouverte à des solutions créatives. Mais le but ne peut pas être de permettre aux entreprises d'embaucher des bas salaires dans les pays de l'Est ou ailleurs. Je ne suis pas prête à jouer ce jeu-là. Cela me dérange aussi que certaines branches crient à la pénurie alors qu'elles n'ont manifestement pas entrepris jusqu'ici les efforts que l'on peut raisonnablement attendre d'elles pour essayer de recruter dans l'UE à des salaires décents. Evidemment, c'est plus facile de réclamer tout de suite l'élargissement du recrutement à des forces non qualifiées extracommunautaires.

– Certains cantons comme le Valais se plaignent d'ores et déjà de contingents d'étrangers trop faibles pour l'année en cours. Excluez-vous toute augmentation?

– Je ne suis pas fermée à une discussion. On doit pouvoir tenir compte de situations particulières qui se présentent. Mais je ne suis pas prête à cautionner la politique de cantons qui distribuent des contingents à tour de bras sans se demander s'il restera suffisamment de réserves pour faire face aux besoins des huit derniers mois de l'année. J'attends de leur part un comportement responsable.

– L'accès rendu plus difficile à des forces de travail non qualifiées risque de stimuler le travail au noir. Or un paquet de mesures est prévu par ailleurs pour lutter contre ce fléau. Cela ne revient-il pas à mettre un couvercle sur une marmite en ébullition?

– Notre politique des étrangers n'a pas pour vocation d'encourager le maintien en place de structures économiques qui ne peuvent survivre que grâce à des salaires trop bas. Pour le reste, je pars du principe – jusqu'à preuve du contraire – qu'il est possible de trouver les forces de travail non qualifiées dont nous avons besoin au sein de l'Union européenne. Le problème n'est pas qu'elles n'existent pas mais que l'on n'est pas prêt à les payer décemment.

– Le risque d'un dumping salarial n'est-il pas nettement plus important pour les emplois qualifiés que pour les emplois non qualifiés pour lesquels les Suisses se désintéressent de toute façon?

– Absolument. La tentation est grande d'aller chercher par exemple des informaticiens dans des pays à bas salaires au lieu d'engager des Suisses tout aussi compétents mais qui n'acceptent pas d'être sous-payés. Nous avons des indices montrant que cela se pratique. Je compte vraiment sur les cantons pour l'empêcher. La loi les oblige à n'accorder des autorisations de travail qu'après avoir vérifié que les salaires prévus respectent les rémunérations usuelles de la branche et du lieu de travail.

– La loi sur les étrangers ferme la porte à pratiquement toute immigration extracommunautaire. Ne risque-t-on pas de simplement déplacer dans le secteur de l'asile le problème de la pression migratoire Nord-Sud?

– Les choses ne sont pas aussi simples. Cela voudrait dire qu'il n'y a qu'à élargir la pratique d'admission pour régler le problème de l'asile. Or c'est le contraire qui se passe: en assouplissant la pratique, on émet des signaux positifs à la venue en Suisse d'étrangers non qualifiés. Et on sait que si on admet des gens de certains pays sur le marché du travail, on retrouvera aussi ces mêmes nationalités dans le secteur de l'asile. Les étrangers en quête de travail vont tenter leur chance dans les pays où existe déjà une communauté de ressortissants de leur pays. Mais il est clair qu'un champ de tension existera toujours entre politique d'admission, immigration illégale et domaine de l'asile.

– Le gros des requérants d'asile vient en fait en Suisse dans l'espoir d'y décrocher un travail. Une grande majorité d'entre eux se voit d'ailleurs refuser l'asile sans être expulsables pour autant parce que l'on n'a pas pu établir leur identité ou leur nationalité. Pourquoi ne pas envisager de permettre à tout étranger de venir en Suisse pour trois ou six mois à condition de s'inscrire à l'entrée et de l'expulser au terme de ce délai s'il n'a pas trouvé de travail?

– Ce serait certainement une mauvaise incitation. Mais vous avez raison de dire qu'établir la provenance et l'idendité des requérants d'asile est un énorme problème. Cela représente un travail titanesque pour l'administration. Si les ambassades et consulats des pays concernés ne s'intéressent pas à leurs propres ressortissants, la tâche devient pratiquement impossible. Le domaine de l'asile est un problème que l'on ne réglera jamais vraiment. C'est un fait. Il faut pouvoir vivre avec.