L'immeuble porte le nom de «Maison de l'Empereur». Jadis, un grand magasin réputé, Kaiser (en français: empereur), se situait à cet endroit. On y trouve aujourd'hui un passage public qui relie la rue du Marché (Marktgasse) à la place Fédérale, un commerce d'alimentation, un restaurant, quelques boutiques exotiques et, tapie entre deux vitrines bigarrées, une grande porte en verre donnant accès à deux ascenseurs en métal gris. Bienvenue dans l'empire de la finance.

L'immeuble a en effet été racheté dans les années 70 par la Banque nationale, qui y a installé sa division monétaire. Au troisième étage, les ascenseurs s'ouvrent sur un grand hall sobrement aménagé, tout juste enrichi de quelques œuvres d'art, tels ces Six nuages sur un pont de Meret Oppenheim (1975). De part et d'autre de cet espace se découpent deux portes que l'on devine épaisses. L'une donne sur la salle du Conseil de banque, organe de 40 membres qui exerce la surveillance générale des affaires. L'autre débouche sur la salle du Comité de banque, qui est la délégation (dix membres) du Conseil de banque chargée de la gestion et de la définition des taux d'escompte.

Meublée d'une imposante table ovale de 12 mètres sur 9, la salle du Conseil semble sortir tout droit d'un film de Stanley Kubrick. Sa ressemblance avec la salle de guerre de Docteur Folamour est en effet frappante. Mais la comparaison s'arrête aux formes. Alors que le décorateur Ken Adam, qui fut l'un des plus fidèles assistants du cinéaste britannique, a joué sur la noirceur et l'ombre, Roland Gfeller-Corthésy a fait éclore une luminosité à nulle autre pareille. Cet artiste peintre bernois, né à Lyon en 1940, est l'auteur des deux grandes fresques qui ornent les murs des salles de la BNS. Lorsqu'il fut sollicité pour réaliser la décoration de ces deux pièces promises à l'austérité davantage qu'à la postérité, le dilemme fut grand. Aussi grand que les dimensions de la salle du Conseil: 13 mètres de large, 17 de long, 3 m 45 de haut!

Roland Gfeller-Corthésy releva le défi avec brio. Entre 1980 et 1981, il réalisa deux panoramas exceptionnels par la lumière qu'ils diffusent et la sensation de profondeur qu'ils éveillent. «On se sent comme dans un avion», témoigne Hansueli Hunziker, secrétaire général suppléant de la banque. Dans la grande salle, le peintre imagina le déroulement d'une journée ensoleillée, de l'aube au crépuscule, le soleil glissant paisiblement d'un mur sur l'autre, au-dessus des champs. Inspiré par la Symphonie alpestre, de Richard Strauss, qu'il écoutait en réalisant son œuvre, Roland Gfeller-Corthésy la baptisa «…opus 64 R.S.». Lorsqu'elle fut achevée, un critique alémanique en fit la description suivante: «Ainsi naquit, d'une salle surdimensionnée condamnée à l'anonymat […], un espace volontaire et représentatif, une sorte de salle du chapitre pour les managers de l'argent.»

La fresque de la seconde pièce est articulée de manière identique, à la différence que le soleil effectue cette fois-ci son périple journalier au-dessus de la mer. L'espace étant plus modeste, la sensation de lumière y est atténuée. Ici, Roland Gfeller-Corthésy se laissa bercer par un compositeur d'origine autrichienne, Erich Wolfgang Korngold, auquel il emprunta ce titre: «…Adagio-lento op. 40. E.W.K.».

La douce poésie instillée par l'artiste contraste avec les décisions souvent froides prises dans ces deux espaces. Elle en constitue cependant un agréable complément. Le lieu, qui n'est pas réservé aux seuls organes de la BNS, est ainsi propice à des séances difficiles. Il fut le cadre de l'une des négociations politiques les plus ardues de ces dix dernières années, la table ronde des finances fédérales. C'est là, dans la salle du Comité, que se déroula la réunion finale, la nuit du 6 au 7 avril 1998. Près de trente personnes y participèrent, soit plus que le nombre de sièges disponibles autour de la table. Il y avait là trois conseillers fédéraux (Kaspar Villiger, Ruth Dreifuss et Arnold Koller), des représentants des cantons, les présidents et les chefs de groupe des partis gouvernementaux, des hauts fonctionnaires, des représentants du patronat et des syndicats. A 2 h 30 du matin, au terme de 9 heures 30 de négociations, un consensus put être trouvé. Les participants s'étaient mis d'accord pour alléger le budget fédéral de 2 milliards entre 1999 et 2001. Le résultat fut jugé «socialement supportable» par la gauche et, à quelques nuances près, approuvé par le parlement.

Les salles de la BNS sont utilisées pour d'autres rencontres politiques. Il n'est pas rare qu'un parti gouvernemental ou l'administration y tienne séance. Il arrive même que la grande pièce soit utilisée à son corps défendant. Début juin, l'UDC la réserva afin d'y tenir une séance. En fait de séance, elle convoqua la presse pour lancer la campagne en faveur de son initiative sur… l'or de la BNS! Pour une raison peu claire, la direction de la banque n'empêcha pas la manifestation – «ce n'est pas l'usage», confie Hansueli Hunziker – mais interdit de faire des prises de vue à l'intérieur. Cela évite sans doute de voir sur tous les panneaux d'affichage du pays la photo de Christoph Blocher trônant fièrement dans les locaux de la BNS…