Voilà un rapport que Christoph Blocher ne lira sans doute pas: le chef du Département de justice et police, qui rêve de supprimer le Bureau de l'égalité, ne se soucie sans doute pas beaucoup de savoir que la presse écrite se rend coupable d'un principe décrit, dans le jargon sociologique, par l'anglicisme «doing gender», c'est-à-dire le renforcement des préconceptions sociales en matière de rôles des sexes. Telle est en effet la conclusion à laquelle sont parvenues deux chercheuses de l'Institut de sciences politiques de l'Université de Zurich, Sibylle Hardmeier et Anita Klöti. Mandatées par la Commission fédérale pour les questions féminines (CFQF), les deux politologues constatent que les candidates aux élections fédérales d'octobre 2003 étaient encore moins présentes dans les médias que sur les listes électorales.

Quasiment absent du débat pré-électoral (la question de l'égalité des sexes a tout juste atteint 1% des thèmes traités par la presse écrite), le thème des femmes en politique a brusquement refait surface le 10 décembre 2003, avec l'éviction de Ruth Metzler du Conseil fédéral et la non-élection de Christine Beerli. Une surprise, vraiment? Pas tant que ça, avancent les deux chercheuses zurichoises, qui notent que les médias écrits (objets de leur analyse) ont, par leurs choix de couverture de la campagne, et la thématisation de plusieurs problématiques par genre (politique sociale «féminine», politique étrangère, de sécurité, d'asile «masculines», par exemple), renforcé des stéréotypes sociaux. Résultat, la politique suisse y apparaît encore davantage une affaire d'hommes qu'elle ne l'est en réalité.

Présidentes davantage citées

Ainsi, tandis que la proportion de femmes candidates aux Chambres fédérales atteignait 35% l'an dernier, les médias écrits ne leur ont consacré que 25% de taux de présence – 1% de moins que leur taux de réussite aux élections. Tous les principaux partis présentent un déficit médiatique entre la proportion effective de femmes sur leur liste et la présence médiatique de leurs candidates, avec toutefois de gros écarts. Le Parti radical et le Parti socialiste, qui étaient tous deux présidés par des femmes durant la période électorale (Christiane Langenberger pour les radicaux, Christiane Brunner chez les socialistes), ont bénéficié de ce rééquilibrage institutionnel: 35% de citations contre 37% de candidates au PRD, 48% de citations contre 53% de candidates au PS. Dans les deux cas, la présidente a pesé lourd: 10% pour Christiane Langenberger, 15% pour Christiane Brunner.

Et si, au PDC, le président Philip Stähelin n'a récolté que 5% des citations, contre 19% aux candidates (pour une représentation sur les listes de 31%, tout de même), le patron de l'UDC Ueli Maurer, avec 8% des citations consacrées à son parti, totalise nettement plus de présence médiatique que les 46 femmes inscrites comme candidates agrariennes – elles n'ont eu droit qu'à 5% de place dans les journaux suisses.

Est-ce le fait d'une caste de journalistes politiques sexistes? Pas vraiment: les chercheuses constatent que l'attitude face au genre est la même quel que soit le sexe du rédacteur de l'article. Cela dit, avec 17% de femmes journalistes (19% en Suisse romande), la politique suisse a un taux de féminisation inférieur à la moyenne de la profession (32%). Avec 30% de femmes, la rubrique suisse du Temps fait donc un peu mieux…