La liberté d’expression est en danger, comme en témoignent l’attentat de Conflans-Sainte-Honorine et la décapitation d’un enseignant. Elle l’est aussi en Suisse, à travers une forme de plus en plus oppressive de politiquement correct. «Les avis minoritaires sont devenus plus difficiles à propager et à entendre, par exemple face aux autorités et à leur politique contre la pandémie», déclare Gerhard Schwarz, président de la Progress Foundation, et lauréat du Prix Röpke décerné mardi soir par l’Institut libéral et qui couronne son combat pour la «culture de la liberté en Suisse». Cet ancien directeur d’Avenir Suisse publie ce mois, avec le professeur d’éthique lucernois Stephan Wirz, un ouvrage sur les menaces que court la liberté d’expression et qui s’attaque au «politiquement correct»: S’exprimer et laisser s’exprimer (Reden und reden lassen, NZZ Libro, 224 p., 2020).

Après un chapitre reprenant le célèbre De la liberté de John Stuart Mill, l’ouvrage présente des thèmes tels que la crédibilité du journalisme, par Susanne Gaschke, un article satirique sur l’égalité des genres par Markus Somm, l’ex-rédacteur en chef de la Basler Zeitung, une analyse très dense et iconoclaste sur les caisses de pension et l’investissement ESG (respectant les critères environnementaux, sociaux et de gouvernance) par le professeur de finance Heinz Zimmermann. Dans ce domaine de la finance aussi, le politiquement correct impose, sans débat démocratique, de reprendre à tout prix les critères environnementaux, sociaux et de gouvernance.

La pandémie et les esprits critiques

La pression sur la diversité des opinions est de plus en plus lourde durant cette année 2020 très particulière, selon l’auteur. Au début de la pandémie, «même si des mesures autoritaires et centralisatrices m’ont paru nécessaires sur certains points, j’ai été choqué par l’enthousiasme quasi général de la population et par l’étonnamment petit nombre de réserves», indique Gerhard Schwarz. Les sceptiques, par exemple face au renoncement au port du masque, étaient «assimilés à des négationnistes, à l’image de ceux qui critiquent certaines politiques climatiques. L’absence de nuances m’a manqué», regrette-t-il.

«La réalité n’est pas noire ou blanche. Des tonalités différenciées sont nécessaires», confie-t-il. Les médias ont d’ailleurs très peu mis en évidence cette diversité d’avis, y compris au sein de la communauté scientifique. L’opinion publique doit être au courant de cette diversité. Le Conseil fédéral a tout fait, à son avis, pour cacher les dissidences, par crainte que les recommandations ne soient pas suivies. «Mais je ne crois pas que la fin justifie les moyens et que l’on doive supprimer la culture du débat», assène cet ancien responsable de la rubrique économique à la NZZ.

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Dans une crise comme la pandémie, il est compréhensible, selon Gerhard Schwarz, de chercher une solution unique, mais la crédibilité à long terme des autorités est renforcée lorsqu’elles présentent les incertitudes scientifiques et montrent que des décisions doivent être prises et que tout le monde doit les suivre. La sincérité est une source de crédibilité, juge-t-il.

Une origine américaine

L’origine du déclin de la liberté d’expression vient des universités et des médias américains. L’Europe copie leurs tendances après quelques années. En Suisse aussi, le politiquement correct conduit à l’annulation d’exposés et de conférences pour des raisons morales, note l’auteur. Or le progrès n’est possible, à son avis, qu’avec l’ouverture et la concurrence des idées.

«Sans dialogue ouvert, nous bloquons le progrès», dénonce Gerhard Schwarz. La réponse des auteurs aux attaques contre la liberté d’expression consiste à promouvoir les règles de bienséance et de respect plutôt que le politiquement correct.

La liberté ne peut pas être absolue. «Des règles de bonne conduite sont à respecter. On ne doit pas blesser l’autre, mais on doit pouvoir s’exprimer et l’autre doit pouvoir indiquer s’il est blessé», confie Gerhard Schwarz. Or les convenances et le respect ne doivent pas venir de lois, comme le suggérait l’initiative pour les entreprises responsables. D’ailleurs, les règles de bienséance doivent venir de l’intérieur de soi ainsi que de la culture locale. «C’est un dilemme dans une société dont la culture est globalisée et issue des Etats-Unis, lesquels ont un autre système juridique et une autre culture», constate l’économiste.

En Suisse, nous ne sommes pas aussi avancés vers le politiquement correct qu’en Allemagne, où on l’est moins qu’aux Etats-Unis, reconnaît Gerhard Schwarz.

C’est à l’école que la liberté d’expression doit être enseignée et vécue, selon l’auteur. L’attentat de Conflans-Sainte-Honorine et la décapitation de l’enseignant Samuel Paty sont d’autant plus graves. On constate que les blasphèmes n’étaient possibles qu’à l’époque d’une société homogène. Auprès de la population musulmane, les limites de l’acceptable sont très nettement plus basses que pour d’autres, note-t-il.

Si nous voulons atténuer ces tendances au politiquement correct, elles ne se tairont pas pour autant, mais se déplaceront dans des lieux fermés ou moins accessibles, avertit l’auteur. La tendance est malsaine. Et le progrès en sera massivement freiné, non seulement en sciences naturelles mais aussi dans les branches des sciences humaines. Les tabous sont problématiques. «Le politiquement correct est un concept extrêmement interventionniste qui s’immisce même dans le langage», dénonce-t-il. Le corset du politiquement correct est si serré que, intellectuellement, il empêche de réfléchir librement.