Financement de la recherche: les politologues résistent à l’anglais

Sciences Une pétition contre le Fonds national rencontre le succès

Rédiger obligatoirement en anglais les demandes de financement adressées au Fonds national de la recherche scientifique (FNS)? Cela se fait depuis longtemps pour les sciences exactes ou l’économie, mais l’extension de cette règle aux sciences politiques suscite de la résistance. A la suite d’une pétition de professeurs et de chercheurs, le FNS a suspendu sa décision et a ouvert une consultation dans le milieu concerné.

«Nous avons réuni plus de 500 signatures en trois semaines», se réjouit Bernard Voutat, professeur de science politique à l’Université de Lausanne (UNIL). Deux tiers des paraphes viennent de Suisse, le reste d’universitaires étrangers. «Cela démontre l’existence d’un malaise à l’égard du FNS, qui manifeste une faible compréhension des enjeux du travail et de la communication scientifique en sciences sociales et humaines», affirme le politologue.

L’Institut d’études politiques, historiques et internationales de l’UNIL est le berceau de cette pétition, qui a circulé dans les hautes écoles de tout le pays. La décision de la lancer avait été prise au début du mois, lors d’un congrès francophone international de science politique qui s’est tenu à Lausanne.

Ne s’agit-il pas d’un combat d’arrière-garde? «Nous ne contestons pas l’importance de l’anglais dans les échanges scientifiques, répond Bernard Voutat, mais bien l’obligation de présenter des dossiers dans cette langue. Alors que la majorité des requêtes sont déjà déposées en anglais, les pétitionnaires veulent justement défendre la pluralité linguistique et la place des langues nationales. Le cercle des experts dominant le français ou l’allemand dans les universités suisses et étrangères est suffisamment large pour pouvoir absorber cette minorité de dossiers (20% sur les deux dernières années), estiment-ils. Le FNS justifie la nouvelle règle par la difficulté de trouver des experts externes pour évaluer les dossiers de candidature. Les contestataires voient l’extension de cette obligation aux sciences politiques comme «un ballon d’essai avant sa généralisation à toutes les sciences humaines», qui échappent encore au monopole de l’anglais.

Renforcer la compétitivité

Face à la contestation, le FNS a suspendu l’entrée en vigueur du nouveau règlement, qui était prévue pour le 1er avril. Le temps de laisser l’Association suisse de science politique (ASSP) consulter ses membres, ce qu’elle n’avait pas eu le loisir de faire jusqu’ici. Si aucun argument décisif ne ressort de cette consultation, la nouvelle règle s’appliquera aux dossiers dont le délai de soumission échoit le 1er octobre, a fait savoir le FNS.

Pour garantir la qualité et la pluralité de la recherche en Suisse, une évaluation indépendante de toute frontière géographique et linguistique est incontournable, argumente la FNS. Qui note au passage que «les sciences humaines et sociales en Suisse obtiennent de moins bons résultats dans les programmes-cadres européens, où les requêtes rédigées en anglais sont la norme.» L’anglais obligatoire viserait donc à renforcer la compétitivité internationale des politologues suisses.

Plutôt que «d’imposer l’anglais à une minorité de chercheurs au stade confidentiel de l’élaboration des requêtes», les pétitionnaires demandent au Fonds national de mieux défendre la diffusion en anglais des résultats des recherches menées en Suisse.

Les politologues contestataires ont trouvé des soutiens politiques à la gauche de l’hémicycle. Tant le conseiller aux Etats Didier Berberat (PS/NE) que le conseiller national Mathias Reynard (PS/VS) ont déposé des interpellations sur le sujet au parlement.