environnement

Pollution du Doubs: et au milieu souffre une rivière

Depuis plusieurs années, le Doubs est confronté à une pollution chronique. Les pêcheurs et les ONG accusent le monde paysan et les stations d’épuration. Notre reporter a remonté la rivière, de Saint-Ursanne dans le Jura à Goumois en France voisine

Saint-Ursanne, mardi matin. Les nouveaux pensionnaires viennent d’arriver à la maison de vacances «Au fil du Doubs», des personnes handicapées venues se reposer pour la semaine et jouir de cette nature luxuriante et bucolique. Depuis la terrasse, on aperçoit la petite cité médiévale jurassienne, déjà inondée de soleil. En contrebas, un doux murmure: celui de la rivière, paisible et claire.

«Lulu est-il là?» demande quelqu’un. Lulu est un brochet, qui avec trois congénères semble être un habitué des lieux. «L’été, certains de nos résidents se baignent, on les accompagne jusqu’au milieu de la rivière», raconte Anne Desse, la responsable de l’établissement. On l’interroge sur la pollution des eaux du Doubs, elle paraît stupéfaite: «La rivière est propre ici, il y a certes des algues aux couleurs un peu bizarres, mais c’est partout ainsi. Et il y a du poisson.» De la truite en effet, du chevesne, du barbot. Et les quatre brochets de la maison de vacances.

L’apron du Rhône manque lui à l’appel. Surnommé le roi du Doubs, ce petit poisson, protégé et peu connu, est un baromètre précieux de la qualité des cours d’eau. Sa démographie déclinante permet de prendre la mesure de la dégradation du Doubs au fil du temps. «Cent soixante individus étaient recensés ici en 1979, il n’en reste plus que 20 à 30 maintenant», déplore la biologiste Lucienne Merguin Rossé, chargée d’affaires pour Pro Natura Jura. Patrice Eschmann, le chef de l’Office de l’environnement du canton du Jura, se fait plus précis: «A notre connaissance, il ne reste plus que deux individus dans les eaux de Saint-Ursanne.»

Une pollution invisible

Né dans le Jura français à 1000 mètres d’altitude, le Doubs coule sur 453 km. Il longe la frontière franco-suisse sur 75 km avant d’effectuer une boucle de 30 km dans le canton du Jura pour repartir en France et se jeter dans la Saône. Aux promeneurs, il apparaît toujours bucolique, clapote avec nonchalance, roule et écume par-dessus les roches, brille au détour d’un sentier de randonnée. Mais les yeux des scientifiques et des pêcheurs sont plus aiguisés. «La pollution du Doubs est invisible, voilà ce qui est difficile à expliquer dans un milieu aussi sauvage, souligne Lucienne Merguin Rossé. Mais elle est très visible pour ceux qui connaissent l’ichtylogie – la science des poissons – et la botanique.» Et la biologiste d’expliquer: «C’est un cocktail de polluants qui forment des barrières chimiques: il y a les eaux usées qui se déversent, les déchets agricoles, les engrais, les pesticides, les insecticides…»

Dans les années 90, on avait trop de truites, on les donnait. On en pêchait vingt par jour, maintenant c’est une au maximum

Walther Lüdi, restaurateur sur le Doubs

La pollution du Doubs est une affaire ancienne. En 2011, la rivière avait connu un très sévère épisode de surmortalité piscicole, qui avait poussé Pro Natura, le WWF et la Fédération suisse de pêche à saisir le Conseil de l’Europe pour dénoncer l’inaction de la Suisse et de la France. L’hécatombe n’a pas servi de leçon: elle s’est répétée de manière moins spectaculaire ces dernières années et deux études publiées il y a un an par ces trois associations ont révélé la contamination chronique «alarmante».

A la recherche des «coupables»

On file en amont à Soubey. Ici, la STEP (station d’épuration des eaux usées) vieillissante est dans le collimateur des trois ONG, tout comme celles de Monfaucon, de Saignelégier, des Enfers. «On retrouve ici des quantités importantes de benzotriazole, présent dans les détergents pour lave-vaisselle, et qui est un anti-corrosif utilisé pour laver les cuves des fromageries», précise Lucienne Merguin Rossé.

A l’hôtel-restaurant du Cerf, à Soubey, on ne sert plus depuis longtemps de la truite du Doubs mais celle de la pisciculture locale. Ce qui fait dire à un client un peu bougon: «On ne sait pas trop ce qu’on mange, vu que ce sont des camions polonais qui amènent dans la région la nourriture des poissons.» Alain Joset, le patron du Cerf, grand pêcheur, cherche à vendre après 33 années de bons et loyaux services.

Cinq kilomètres plus loin, au bout d’un chemin qui longe la rivière, se dresse le restaurant de Clairbief, longtemps tenu par Walther Lüdi, pétillant octogénaire qui continue à donner un coup de main en cuisine. Il se souvient: «Dans les années 90, on avait trop de truites, on les donnait. On en pêchait vingt par jour, maintenant c’est une au maximum.»

Tête de Moine et comté

Les fautifs? Les agriculteurs, entend-on. On nous mène sur le plateau des Pommerats, non loin de Goumois. Des champs verts à perte de vue, et tout à coup sur un hectare une tache noirâtre, comme une terre brûlée. «Ça a été passé au Roundup, les agriculteurs l’utilisent parce qu’il est efficace et pas cher», nous explique-t-on.

Patrice Malavaux, un garde-pêche français employé par ce que l’on appelle ici la Franco-Suisse, a donné rendez-vous sur le pont, la frontière entre les deux pays. D’emblée, il peste contre tous ces poisons jetés dans sa rivière. «Le sol ici est karstique, c’est du calcaire donc très poreux, le glyphosate par exemple s’infiltre et échoue très vite dans le Doubs.» Après l’hécatombe de 2011, il estime que 70% des ombres, poissons plus fragiles que les truites, sont morts. Et il n’hésite pas à accuser certains éleveurs «qui pratiquent de l’épandage sauvage de purin en hiver alors que la loi l’interdit».

De 1998 à 2013, nous avons réduit du tiers les surfaces de terres ouvertes sur notre versant du Doubs et nous cultivons désormais plus de 16% de nos surfaces agricoles en bio, contre 5% il y a vingt ans

Michel Darbellay, directeur d’AgriJura

Les accusations que porte le garde-pêche français lui valent beaucoup d’ennuis. Le 10 janvier dernier, Patrice Malavaux a été passé à tabac par un éleveur du coin. Coups de poing dans le visage, chute d’un muret, coups de pied alors qu’il était à terre, à demi-inconscient. Il dit avoir craint pour sa vie.

Son assaillant a été condamné en mars à 36 mois de prison, dont 20 avec sursis. Le garde-pêche avait vu l’éleveur épandre du purin sur une parcelle enneigée et tenait à lui rappeler qu’il enfreignait la loi. «Les déjections animales pénètrent directement dans la nappe phréatique au moment de la fonte. L’ammoniac et le nitrate contenus dans les lisiers ont des effets sur le mucus des poissons, un champignon attaque la peau, la tête et les branchies», développe Patrice Malavaux. Le principal syndicat français des éleveurs a dénoncé l’éleveur coupable et parlé d’actes isolés.

Les défenseurs de l’environnement et les pêcheurs reprochent au monde paysan suisse et français ses pratiques. «Les uns produisent de plus en plus de Tête de Moine, les autres de plus en plus de comté, cela nécessite plus de vaches, plus de fourrage, plus de traitement des sols, et ça fait toujours plus de lisier, plus de nitrate à l’origine des algues vertes», résume Lucienne Merguin Rossé.

Chiffres à l’appui, Michel Darbellay, le directeur d’AgriJura à Courtételle, conteste ces propos: «Nous sommes à 0,9 unité gros bétail par hectare alors que la législation nous permettrait d’avoir davantage de cheptel. Les inerties et les excès du passé sont difficiles à corriger mais cela change. De 1998 à 2013, nous avons réduit du tiers les surfaces de terres ouvertes sur notre versant du Doubs et nous cultivons désormais plus de 16% de nos surfaces agricoles en bio, contre 5% il y a vingt ans.»

Des ONG trop alarmistes?

Par ailleurs, le responsable s’étonne que le monde agricole doive supporter tous les maux. «Les ONG focalisent sur la proie facile qu’est l’agriculture et se trompent clairement de cible. Pendant que l’état de santé du Doubs s’est dégradé, l’agriculture s’est «extensifiée». Les vrais problèmes, en l’occurrence les polluants industriels, ne sont pas assez pointés. Les usines qui longent le Doubs, les rejets des STEP, portent une haute responsabilité», précise-t-il.

Certes le paysage est préservé, mais il y a vingt ans de cela des nuages d’insectes butaient contre le mur de la douane. Il n’y en a plus. Et le soir, les poissons n’ont plus rien à gober.

Un habitant de Goumois

Patrice Eschmann, le chef de l’environnement pour le canton du Jura, juge de son côté que l’impact des petites STEP est minime et que «les rejets des fromageries passent par les eaux usées communales et sont en conséquence épurés selon les règles». Il poursuit: «Nous avons peu de connaissances scientifiques concernant les micropolluants, au contraire du phosphore et de l’azote. C’est de la compétence de la Confédération de faire des recherches. Mais je crois que les problèmes évoqués sont davantage associés au phénomène actuel de changement climatique et d’excès d’azote dans l’air, et je regrette que Pro Natura dramatise autour du très médiatique Doubs, qui reste une rivière attrayante.» L’Office fédéral de l’environnement a arrêté un plan d’action national en faveur de la rivière. Un catalogue de mesures version 2018 «consistant à rétablir le bon fonctionnement des écosystèmes liés au Doubs et pérenniser l’unique population d’apron».

Retour à Goumois, au Moulin du Plain, la Mecque de la pêche à la mouche. Cet hôtel a reçu dans le passé de nombreuses célébrités, comme Danielle Mitterrand, Jean-Pierre Chevènement, le groupe Indochine. Christophe Choulet, le patron, se veut rassurant: «La fréquentation des pêcheurs est à la baisse comme un peu partout mais nous conservons tout de même une clientèle belge et allemande qui pêche à la mouche. Le biotope est ici encore à peu près respecté et les Italiens notamment nous disent qu’au moins ici on ne bétonne pas à tout bout de champ.» Mathias, la soixantaine, a grandi à Goumois, et est moins catégorique: «Certes le paysage est préservé, mais il y a vingt ans de cela des nuages d’insectes butaient contre le mur de la douane. Il n’y en a plus. Et le soir, les poissons n’ont plus rien à gober.»

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