Nicolas Hayek n'a pas intérêt à trop traîner avant d'indiquer aux Genevois ce qu'il compte faire du bâtiment du Pont de la Machine. En décembre, le groupe Swatch avait obtenu de haute lutte le bail de ce splendide édifice, planté au cœur de la rade comme une capitainerie (LT du 6.12.2003). Avec emphase, mais sans grande précision, le patron biennois avait promis à la population de transformer cet espace en «plate-forme de vie et d'animations» dès ce mois de janvier. Près de deux mois plus tard, rien n'a bougé et Nicolas Hayek ne pipe plus mot. Il faut s'adresser aux Services industriels de Genève (SIG), propriétaires du lieu, pour apprendre que l'inauguration est repoussée à l'été.

A Genève, d'autres langues se délient. Ecartées du débat par les SIG, les autorités de la Ville ont d'abord été surprises par l'attribution du bâtiment à Nicolas Hayek. Faute d'information, ce projet sera très sélect, voire sélectif. Contrairement aux projets des autres candidats, qui proposaient d'ouvrir largement le site au public, par exemple en y aménageant restaurants, brasseries ou cafés.

La perspective de voir un «espace Swatch Group» accaparer un tel endroit suscite un début de colère populaire: ancienne présidente du Grand Conseil, la socialiste Elisabeth Reusse-Decrey affirme que de nombreuses personnes sont prêtes à se mobiliser pour faire barrage au salon du géant biennois de l'horlogerie. «A Genève, les lieux au bord de l'eau sont quasi inexistants. C'était une occasion rêvée de combler ce manque.» Et d'annoncer le prochain lancement d'une pétition.

Le maire de Genève lui-même, Christian Ferrazino, s'insurge contre la décision des SIG: «Le Pont de la Machine est un endroit idéal pour créer un lieu d'animation au cœur de la cité. L'exécutif de la Ville aurait souhaité que les SIG tiennent davantage compte d'une réflexion générale sur l'urbanisation de Genève au lieu d'agir uniquement dans le but d'assurer la rentabilisation d'un bien immobilier.»

Selon Christian Ferrazino, les dirigeants des SIG ont tout bonnement occulté le point de vue des autorités, malgré la présence au sein du conseil d'administration de l'un des membres de l'exécutif, Manuel Tornare. Chargé de faire valoir l'opinion de la commune, ce socialiste ne semble pas avoir pu influencer le verdict des SIG: la décision de retenir le projet de Swatch aurait été prise en petit comité, entre les trois membres du bureau du conseil d'administration: Daniel Mouchet, Jean-Luc Zanasco et Pierre Vanek, député de SolidaritéS.

Egalement membre du Conseil d'administration des SIG, Robert Cramer, président du Conseil d'Etat, n'a pas davantage eu droit au chapitre, comme il le précise lui-même: «Cette question n'a pas fait l'objet d'une discussion au sein du conseil d'administration, car elle était considérée comme relevant de la sphère de décision de la direction. Dans ces cas-là, seul le bureau du conseil d'administration est consulté.» Le magistrat écologiste ne cache toutefois pas sa déception, admettant «qu'il aurait été préférable d'aménager un bistrot plutôt qu'un musée Swatch».

Directeur des SIG, Raymond Battistella se contente d'expliquer que le critère décisif qui a penché en faveur du groupe horloger de Bienne était «la valorisation de ce bâtiment historique à travers l'image de Swatch». Le vice-président du conseil d'administration lui-même, Jean-Jacques Monney, admet ne toujours pas savoir quel est le contenu exact du projet. Il ajoute aussitôt: «On connaît la réflexion, la sensibilité qui l'anime.» Au siège de Swatch, Béatrice Howald, porte-parole de Nicolas Hayek, n'en dit pas plus: «C'est trop tôt.»

Il y a quelques mois, ces incertitudes n'avaient pas empêché qu'un projet concurrent des plus sérieux soit balayé. Il était porté par l'avocat Alec Reymond et le banquier François Rouge, administrateurs de la Société anonyme du Pont de la Machine (SAPM), qui détenait le bail jusqu'à l'arrivée de Nicolas Hayek. Souhaitant faire du bâtiment un lieu de restauration, ils n'avaient pas convaincu les Services industriels.

Raymond Battistella s'en souvient: «Etant donné la valeur de l'édifice, nous aurions pris un plus grand risque avec la SAPM qu'avec Swatch.» Le vice-président Jean-Jacques Monney va plus loin: «Le projet de la SAPM était trop élitiste. Leur restaurant aurait facturé l'assiette à 40 francs avec un petit pois à l'intérieur. Le projet se calquait sur un modèle d'un restaurant français. Mais en Suisse, les coûts sont plus élevés. Songez seulement: Alec Reymond et François Rouge s'étaient engagés à verser des arriérés, à payer le pas de porte et à verser des loyers à l'avance.»

Pourtant, le patron de Swatch aurait versé 1,2 million de francs aux administrateurs de la SAPM pour obtenir le bail. C'est en tout cas ce que certains affirment à Genève. Ils ajoutent dans la foulée que la transaction aurait été facilitée par «une amitié particulière au sein de la direction.» L'attachée de presse du groupe horloger reste évasive: «On est convenus avec les SIG de ne pas parler de chiffres.»

Une chose est sûre: alors même que son projet était très vague, Nicolas Hayek disposait de solides arguments qui ont convaincu ses concurrents les plus directs de se retirer du jeu. Il sera difficile d'en savoir plus, puisque tout ce monde est lié par une clause de confidentialité.