Le pont de la Poya, aussi beau que contesté

Fribourg L’ouvrage est inauguré ce week-end

Sur place, on hésite entre admiration et interrogations sur son utilité

Le pont de la Poya sera inauguré ce week-end, avant son ouverture au trafic dimanche après-midi. L’ouvrage de type haubané a conquis les Fribourgeois. Reste à prouver qu’il s’agit du bon projet, au bon moment, au bon endroit. Revue critique.

Symbole discutable

La Sarine marque en grande partie la frontière entre la Suisse alémanique et la Suisse romande. Si bien que certains ponts et passerelles qui l’enjambent symbolisent ce lien entre les communautés linguistiques. Le pont de la Poya est fidèle à cette tradition puisqu’il reliera également les districts de la Sarine (francophone) et de la Singine (germanophone). Dans un livre-souvenir consacré aux six années de chantier, les deux préfets concernés exploitent la carte du bilinguisme et, vendredi, ce sont des enfants francophones et germanophones qui aideront la conseillère fédérale Doris Leuthard à couper le ruban.

Le symbole pourrait bien s’arrêter là. Les Freiburger Nachrichten n’ont pas manqué de relever que les panneaux de signalisation avertissant les automobilistes des nouvelles règles n’avaient pas été traduits en allemand, provoquant le courroux des Singinois. «C’est vrai que dans le canton de Fribourg, le bilinguisme, c’est quand un Alémanique parle en français. Le contraire est rare. Et avec ces panneaux qui n’ont pas été traduits, les autorités ont manqué une occasion de prouver que le bilinguisme était une évidence», estime Nicolas Bürgisser, préfet de la Singine. Jean-Pierre Dewarrat, archéologue du territoire, note également que le simple fait d’appeler cet ouvrage «pont de la Poya» démontre une certaine indifférence à la minorité germanophone du canton. «La Poya, c’est le nom d’un château et d’un parc situés en territoire francophone. Si on avait vraiment voulu montrer l’attachement de Fribourg à son étiquette de canton bilingue, on aurait pu trouver autre chose.»

Une utilité à prouver

Mais le pont de la Poya n’a pas pour vocation de relier. Lors des débats qui ont précédé le début des travaux, il n’a que rarement été question de combler le Röstigraben ou de renforcer les liens entre les communautés linguistiques. Non, l’ouvrage a été conçu pour permettre aux automobilistes de contourner le quartier du Bourg et de préserver sa célèbre cathédrale Saint-Nicolas, puisque parallèlement le pont de Zaehringen sera fermé à la circulation.

Situé au nord de la ville, le pont de la Poya sera surtout emprunté par les habitants du quartier du Schoenberg et ses près de 10 000 habitants (un tiers de la ville de Fribourg) et d’une partie de la Singine. Les automobilistes qui l’empruntent déboucheront sur le plateau d’Agy, à Granges-Paccot, où se concentrent centres commerciaux et infrastructures sportives, dont la patinoire Saint-Léonard, et d’où l’on rejoint également l’autoroute. «Si on résume, le pont de la Poya, outre le fait qu’il protégera le quartier historique, permettra aux joueurs du FC Schoenberg d’aller plus facilement sur les terrains du FC Fribourg», ironise Christoph Allenspach, historien de l’architecture et membre du parlement de la capitale fribourgeoise.

Pour le socialiste, ce pont, à cet emplacement, fera peut-être sens dans cinquante ans, «si Granges-Paccot devient un véritable quartier urbain et que ses centres commerciaux auront été rasés». On pourra alors parler d’un pont qui relie…

Architecture audacieuse

Reste que le pont de la Poya est une réussite pour la grande majorité des Fribourgeois et des visiteurs, qui s’extasient face à cet ouvrage. Longue de 196 mètres, sa partie centrale haubanée est la plus longue de ce type en Suisse. A 70 mètres du sol, la chaussée est ainsi soutenue non pas par des piliers mais par 56 haubans reliés à deux mâts. «Comme des mains jointes en signe de prière», relève cet observateur. La nouvelle infrastructure, d’un coût de plus de 200 millions, est longue de 2,7 kilomètres et comprend également une galerie et un tunnel passant sous la ligne CFF Fribourg-Berne. «Un défi hors du commun», estime Maurice Ropraz, conseiller d’Etat chargé de l’Aménagement, de l’environnement et des constructions.

Les ponts fascinent l’homme bien plus que les tunnels parce qu’ils dominent, sont visibles de loin, trouent l’espace. «Les ponts, en principe, marquent le paysage. Et celui de la Poya lui fait honneur. Il a de la gueule et symbolise la transformation de Fribourg, même s’il débouche dans une agglomération dont l’architecture reste à inventer», estime Jean-Pierre Dewarrat. Responsable de la filière génie civil à l’Ecole d’ingénieurs et d’architectes de Fribourg, Alain Rime rappelle que Fribourg est une ville de ponts. Pour lui, celui de la Poya s’inscrit parfaitement dans cet esprit et donne même un coup de jeune à cette carte de visite. «Depuis les Préalpes, on le voit mieux que la cathédrale. Il offre une nouvelle image de la ville», plaide l’enseignant. Un aspect qui fait justement bondir certains. «Le pont de la Poya est une lubie esthétique qui ne relie rien et fait concurrence à un site, le quartier historique du Bourg, qu’on cherche justement à mettre en valeur. Vu de loin, son pilier central écrase la cathédrale. Le pont de la Poya illustre le dédain et l’arrogance de la société moderne vis-à-vis du patrimoine», lance Pierre-Olivier Nobs, secrétaire politique de l’ATE-Fribourg.

Emplacement périlleux

«L’emplacement du pont de la Poya est une aberration. Il est beaucoup trop proche de la ville», estime Christoph Allen­spach. L’historien de l’architecture et amoureux des ponts en veut pour preuve le carrefour situé à la sortie du pont permettant d’accéder à la ville de Fribourg. «Un véritable entonnoir. Ce carrefour a été mal pensé au départ. On s’est rendu compte trop tard qu’il n’y avait pas suffisamment de place à cet endroit et on a fait du bricolage», constate-t-il. Et ce carrefour de Saint-Léonard a déjà toute une histoire… L’importance de cette jonction a effectivement été sous-estimée et il a fallu réadapter le projet, d’où des surcoûts.

A l’autre bout, le carrefour Bellevue débouche à l’entrée du quartier du Schoenberg. Christoph Allenspach critique également ce choix. «Ce quartier deviendra un lieu de transit, c’est un quartier perdu, le grand perdant de l’opération, car si la ville compte allouer des moyens pour redynamiser le quartier du Bourg, elle n’a pas de projet pour cet endroit où réside une grande proportion de migrants. Son défaut est que, contrairement au Bourg, le Schoenberg a peu de représentants dans les institutions.»

Vision globale défaillante

Les autorités fribourgeoises l’admettent: avec l’ouverture du pont de la Poya, il faudra s’attendre à un report du trafic sur d’autres quartiers de la ville et de l’agglomération. Dans quelle proportion? C’est le grand mystère. Un groupe, JurAction, a lancé une pétition. Il exige l’accès aux futurs comptages de véhicules, la fixation d’un seuil à ne pas franchir et de nouveaux aménagements si ce seuil est dépassé afin de protéger le quartier résidentiel du Jura, Torry et Miséricorde. La vieille ville de Fribourg craint également de servir de route de contournement au pont de la Poya. «Les voitures, c’est comme l’eau, elles se faufilent où elles peuvent», illustre Pierre-Olivier Nobs, qui déplore l’absence pendant trop longtemps d’une véritable politique de la mobilité. «Fribourg a laissé fleurir des centres commerciaux un peu partout dans l’agglomération, les zones à bâtir ont été disséminées et ne disposent pas de dessertes suffisantes. Construire une route, aujourd’hui, est la preuve d’un échec.»

«Le Pont de la Poya symbolise la transformation de Fribourg»