Les Fribourgeois sont déjà très fiers de leur pont de la Poya. Et d’ici à son inauguration en octobre prochain, ils auront probablement digéré le rapport accablant présenté mercredi par une commission d’enquête parlementaire (CEP) sur les raisons de l’explosion de ses coûts. En 2006, un crédit de 120 millions de francs a été voté. Au final, le projet coûtera 211 millions. Au milieu, une succession d’interventions pour remettre sur les rails un projet sous-évalué dès le départ.

Les autorités cantonales ont déjà reconnu ce démarrage chaotique opéré sous la pression de la Confédération, qui conditionnait sa subvention au lancement des travaux en 2008. Les députés composant la CEP ont néanmoins tenté de localiser plus précisément les failles et de clarifier les responsabilités politiques.

Le rapport révèle que le montant de 120 millions soumis aux citoyens fribourgeois «relève davantage du hasard que d’un calcul sérieux des coûts réels du projet». En six mois, ce montant change au moins à six reprises, avant d’être arrêté pour être soumis à votation. Un devis «calculé à la louche», dira même le concepteur du pont.

A partir de là, les mauvaises nouvelles s’accumulent. De nombreux changements doivent être apportés au projet, ce qui augmente à chaque fois les coûts. Le risque géologique était connu mais, comme il a été minimisé, la facture grimpe. Tout comme celle des bureaux d’ingénieurs extérieurs. Aucun processus d’analyse des risques n’ayant été mené, la CEP parle d’une «navigation à vue qui relève de l’incompétence».

Enfin, il y a le carrefour Saint-Léonard, situé à la sortie du pont, côté ville. Chargé du dossier, le conseiller d’Etat Beat Vonlanthen estime que la circulation des piétons ne nécessite pas d’infrastructure particulière. Son successeur à ce poste, Georges Godel, s’en inquiète et demande un crédit supplémentaire de 28 millions pour une galerie souterraine. Montant qui augmentera également par la suite. Pour la CEP, ces errements ne sont pas sans conséquence. Si le canton avait présenté un projet plus élaboré, il aurait bénéficié d’une contribution fédérale plus importante.

Noter que l’encadrement du projet n’a pas été optimal est une lapalissade. Le moment critique se situe en fait avant que les travaux ne prennent de l’ampleur, entre 1996 et 2008, lorsque l’ingénieur cantonal, chargé du projet, est seul avec son adjoint sur deux fronts: le projet du pont de la Poya et la construction du contournement routier de Bulle, dont l’augmentation des coûts a également fait l’objet d’une enquête. La CEP estime que le Conseil d’Etat a trop longtemps pensé que le personnel en charge suffirait à accomplir les tâches. Pour le socialiste Raoul Girard, président de la CEP, «le Conseil d’Etat a fauté et sa responsabilité est engagée sur de nombreux points».

Les autorités cantonales n’ont pas attendu les conclusions de la CEP pour prendre les mesures préconisées par le rapport. En 2008, un audit a déjà été suivi d’effets, dont la mise en place d’une nouvelle organisation de projet, avec un pilotage, un contrôle, une augmentation des effectifs. Et, aujourd’hui, le conseiller d’Etat Maurice Ropraz, chef de la Direction de l’aména­gement, de l’environnement et des constructions, estime que 211 millions est le «prix juste» pour un projet de ce genre. «Il n’y a pas eu d’abus, mais un manque de maturité du projet au moment où des décisions ont été prises. Pressé par le temps, tout le monde a voulu bien faire.» Raoul Girard reconnaît d’ailleurs que le Conseil d’Etat a essayé de rattraper les ­surcoûts en étant vigilant dans le suivi et le paiement des prestations fournies par les entreprises. La CEP n’a ainsi pas constaté de surfacturations. Au contraire, les ingénieurs ont souvent reproché à l’Etat de négocier durement chaque franc.

Instaurer malgré tout une CEP, la première du genre à Fribourg, a été voulu par le PS et l’UDC. Pas pour rien: les conseillers d’Etat qui se sont succédé à la Direction de l’aménagement, de l’environnement et des constructions n’ont jamais été de leur bord politique. Après le PLR Claude Lässer, les ­périodes clés du projet ont été ­gérées par Beat Vonlanthen puis George Godel, deux PDC. Le département a ensuite été confié à Maurice Ropraz, qui coupera le ruban. Dans ses recommandations, la CEP demande aussi une meilleure stabilité à la tête de cette direction. Mais, pour Maurice Ropraz, «une CEP n’est pas le meilleur moyen de conforter un magistrat dans sa direction».