Dix février 2014. Economiesuisse range au placard ses affiches du fameux pommier, censé célébrer les accords bilatéraux qui nourrissent le pays de Guillaume Tell. Face à la machine de guerre UDC, ses slogans chocs et son visuel de souliers noirs foulant le drapeau suisse, la campagne des associations patronales a pris l’eau. La défense des accords qui lient la Suisse à l’Union européenne si souvent plébiscitée par les citoyens dans les urnes n’a pas suffi à contrer l’initiative contre «l’immigration de masse».

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Depuis, l’économie a fait son mea culpa. Sous l’impulsion d’Interpharma, Economiesuisse, Swissmem, Scienceindustries, l’Association suisse d’Assurances, et l’Association suisse des banquiers ont fait un pas supplémentaire. Ils ont voulu comprendre plus précisément pourquoi ils n’ont pas su convaincre les Suisses.

Entre mai et septembre 2015, des représentants de ces associations économiques ont rencontré 221 personnes – des citoyens intéressés par la politique européenne de la Suisse et des responsables locaux – dans treize agglomérations des trois régions linguistiques du pays (Val-de-Travers et Bulle en Suisse romande). Les lieux visités ont été choisis parce que leur index d’ouverture a diminué ces dernières années. Les organisations ont dépêché leurs ténors – Monika Rühl, directrice d’Economiesuisse ou encore Patrick Odier, ex-président de l’Association des banquiers – pour mener des discussions ouvertes et sans tabou avec leurs hôtes. Le bureau de conseil zurichois Gentinetta&Scholten a animé ces tables rondes et en a tiré une analyse linguistique inédite.

Les accords bilatéraux, des «mots vides»

Premier enseignement? L’importance des accords bilatéraux qui lient la Suisse à l’Union européenne n’est pas combattue dans la population. Mais cet attachement a été difficile à justifier par de nombreux participants aux tables rondes. Les accords bilatéraux sonnent en fait comme des mots vides de sens. Leur utilité quotidienne n’est pas claire.

Parmi ces accords, c’est celui sur la libre circulation des personnes (ALCP) qui est vu comme le plus grand problème de la relation Suisse-Europe. Il sert de «bouc émissaire», relève l’analyse. Il est intéressant de constater que le lien entre l’ALCP et les autres accords des Bilatérales I est soit considéré comme inexistant soit sous-estimé. La clause guillotine, qui lie l’ensemble des deux bouquets d’accords conclus avec l’Union européenne, n’est pas connue. On a donc l’impression que l’on peut se libérer de la libre circulation des personnes sans mettre en danger les autres domaines, ce qui est, dans les faits, faux. Le stratège de l’UDC Christoph Blocher, qui ne cesse de minimiser l’importance de la clause guillotine et son automatisme, semble avoir une manche d’avance sur ce point-là.

La Suisse «manque de place»

Pourquoi la libre circulation est-elle décrite comme un bouc émissaire? Le manque de place et la croissance démographique liés à l’immigration ne sont pas acceptés en Suisse, relève l’analyse. Et l’économie, qui embauche des travailleurs européens, est perçue comme coresponsable de la situation. Face aux peurs liées à l’immigration – crainte pour sa place de travail, pour son espace – les participants aux tables rondes expriment le besoin de reprendre le contrôle. Un besoin d’indépendance qui l'emporte sur le vœu d’ouverture du pays. Ce qui amène les auteurs de l’étude à exprimer le dilemme dans lequel se trouve le Suisse en ces termes: la croissance de la population menace l’acceptation des accords bilatéraux.

L’économie doit parler mieux et plus

Dans ce contexte, que peut faire l’économie? Elle devrait s’efforcer de mieux vulgariser le contenu des accords bilatéraux. Interpharma a fait sienne cette recommandation et en a tiré une brochure dans laquelle chacun des accords et leur application au quotidien sont vulgarisés.

Sur le plan national, les mesures annoncées par l’économie dans le domaine de l’emploi des plus de 50 ans et de la conciliation entre la vie familiale et la vie professionnelle doivent être suivies d’effets, question de crédibilité, et ces effets doivent être communiqués. Les gens ont un profond besoin de faits et d’informations indépendantes, relève l’étude.

Le pouvoir dévastateur du qualificatif «de masse»

Sur le thème de la migration, le bureau de conseil zurichois est clair: le qualificatif de «masse» est un slogan au pouvoir dévastateur dans le narratif d’une campagne. Pour le contrer, les associations patronales doivent communiquer de manière différenciée et expliquer clairement les différents statuts des étrangers résidant ou venant en Suisse. L’économie suisse est aussi appelée à se positionner sur la thématique des réfugiés, qu’elle a totalement laissée de côté.

Enfin, la démarche initiée par le patronat a débouché sur une remarque générale des participants au dialogue. «Pourquoi n’êtes-vous pas venus nous trouver plus tôt?» Fragilisé par certains scandales bancaires et l’initiative Minder sur «les rémunérations abusives», le lien entre la population et les grandes organisations économiques suisses s’est distendu. C’est désormais une campagne permanente sur les relations entre la Suisse et l’Union européenne et leur importance économique qui est préconisée.

A propos de la mise en œuvre de l'initiative: La guerre de la libre circulation est déclarée