Le 17 janvier 1991 naissait la Lega des Tessinois, mouvement protestataire anti-européen qui a aussitôt surfé sur la vague de mécontentement de la population tessinoise. Avec succès, car trois mois plus tard, elle décrochait déjà douze sièges au Grand Conseil et ratait de peu son entrée au gouvernement. C’était chose faite en avril 1995: avec Marco Borradori, elle obtenait un des cinq sièges du Conseil d’Etat. Aujour­d’hui, après quatre législatures, le très populaire ministre léguiste est toujours en selle et prêt à affronter un cinquième mandat. Son parti vise un deuxième fauteuil pour les élections cantonales d’avril prochain, ce qui lui donnerait une position dominante au sein de l’exécutif tessinois. Mais quel est son bilan?

«Le bilan de la Lega au gouvernement n’existe pas, c’est le bilan de Marco Borradori», répond Michele De Lauretis, ancien journaliste et auteur, en 1992, d’un livre sur la Lega (La Lega dei Ticinesi, coécrit avec Bruno Giussani, éditions Dadò).

Car la Lega au gouvernement, c’est Borradori, et Borradori n’est pas représentatif de la Lega. Bien plus, il en constituerait presque une anomalie. Bien éduqué, toujours correct, un sourire pacifique aux lèvres, il n’est ni agressif, ni vulgaire, et encore moins xénophobe ou extrémiste. Il pourrait tout aussi bien être un libéral, et qui s’entretient avec lui sans connaître son appartenance politique ne la soupçonne pas.

Voilà pour le style, mais qu’en est-il des actes? Plus d’une fois, Marco Borradori a voté ou décidé contre son parti, par exemple en se prononçant récemment contre une initiative demandant des baisses d’impôt. Plus loin dans le temps, on se rappelle la «Caravane de la liberté» de la Lega en juillet 1991 qui organisa le blocus de l’A2 pour protester contre les limitations de vitesse. Une fois à la tête du Département du territoire, Marco Borradori a lutté pour introduire les 80 km/h sur certains tronçons comme mesure de protection de l’air. «De bonnes années», tel est le verdict de Michele De Lauretis sur le travail du ministre léguiste. Surtout après le départ de Marina Masoni en 2007, qui a ramené un climat serein au sein du gouvernement, aujourd’hui «très collégial». Et Marco Borradori ne détonne pas.

«La Lega au gouvernement a fait beaucoup de choses peu léguistes», constate, ironique, Manuel Bertoli, président du PS tessinois. Il juge «sidérante» la distance entre l’action de la Lega gouvernementale et les mots d’ordre véhiculés par l’organe du parti, le journal dominical Il Mattino.

Sur les thèmes privilégiés du parti de Giuliano Bignasca, les étrangers, les frontaliers et la criminalité, le ministre léguiste évite prudemment de se prononcer, avantagé par le fait qu’il est à la tête d’un département peu touché par ces questions. Pour le reste, «trop souvent, au parlement, la Lega a exprimé des positions en porte à faux avec son ministre». Voilà pourquoi, selon Manuel Bertoli, elle n’a pas assumé pleinement sa responsabilité de parti gouvernemental, avec, au final, un bilan plutôt maigre.

Le politologue Oscar Mazzoleni se montre plus nuancé sur cette incohérence ou dichotomie entre la Lega gouvernementale et la Lega contestataire. Il parle d’une «division du travail», rendue possible par le système politique suisse. Marco Borradori assume le rôle institutionnel, respectable, de la Lega, celle-ci gardant son autonomie comme mouvement protestataire. Une contestation qui s’exprime avant tout au travers de son président à vie, Giuliano Bignasca, et de son journal, Il Mattino, grâce auquel le parti dicte l’agenda politique et mène une campagne permanente. «Il est impossible de dissocier la Lega au gouvernement de la présence de Marco Borradori, estime Oscar Mazzoleni. A travers lui, le parti a joué le jeu de la concordance.» Consciente que son ministre est incontournable si elle veut rester au gouvernement, la Lega a dû accepter ce compromis.

Quelle attitude adoptera la Lega si elle devient parti gouvernemental majoritaire en avril prochain? Telle est la question que beaucoup se posent aujourd’hui. A un journaliste du Corriere del Ticino, Giuliano Bignasca – lui-même candidat au Conseil d’Etat – a fourni récemment une réponse plutôt sibylline: «Nous assumerons pleinement la responsabilité que nous aurons tout en luttant pour nos idées et nos propositions», a-t-il assuré. Selon le dernier sondage préélectoral, la Lega ne réussirait pas à placer un deuxième conseiller d’Etat, mais Giuliano Bignasca talonne de près le candidat PDC, actuellement en cinquième position. Marco Borradori caracole largement en tête des sondages, qui prédisent une avancée de la Lega au parlement cantonal.