A Genève, la question de la perméabilité des frontières s’impose comme un thème incontournable à quelques mois des municipales de mars, et des élections fédérales de l’automne prochain.

La succession de braquages et autres délits commis au cours des derniers mois dans le canton – et dans le reste de la Suisse romande – par des malfrats arrivés de France offre un terreau des plus favorables aux frères ennemis populistes de l’UDC et du Mouvement Citoyens genevois (MCG). Chacun des deux partis fustige l’incapacité des autorités politiques d’assurer la sécurité du territoire, et tire à boulets rouges sur Schengen, saisissant l’occasion de brandir son programme isolationniste comme une réponse au problème. Face à eux, les autres partis défendent l’accord qui a supprimé les contrôles à la frontière, mais ils ne nient pas le problème que constitue la criminalité transfrontalière et s’efforcent de proposer des pistes pour remédier à la situation.

«Un de ces jours, il y aura un carnage dans les rues de Genève. Les fous furieux qui arrivent de France avec des armes de guerre pour commettre leurs braquages ouvriront le feu, la police ripostera, et il y aura une hécatombe, prophétise Eric Stauffer, le chef de file du MCG. Tous ces malfrats savent qu’ils ne sont qu’à quelques minutes de la frontière, et qu’il suffit de la franchir pour disparaître.» Céline Amaudruz, présidente de l’UDC, renchérit: «S’il y a autant de braquages, c’est parce que c’est très simple de passer la frontière pour les malfaiteurs, alors que la police ne peut pas les poursuivre librement en France.»

Une conséquence calamiteuse de l’entrée dans l’espace Schengen, clament les deux élus. Celle-ci a supprimé les contrôles pratiqués par le passé et réaffecté à la surveillance de l’aéroport quelque 120 gardes-frontière sur les 306 dont dispose le canton. «Il faut dénoncer cet accord pour le renégocier et obtenir des conditions plus favorables, sur le modèle de la Grande-Bretagne qui a conservé des contrôles», plaide Céline Amaudruz. «Il est impératif de rediscuter Schengen, qui n’a rien amené de positif», exige pour sa part Eric Stauffer.

L’adhésion à Schengen n’est pas assortie d’une disposition couperet, comme la libre circulation des personnes, dont le rejet par la Suisse pourrait entraîner l’annulation de l’ensemble des accords bilatéraux. Mais l’impact d’une dénonciation sur les relations avec l’Union européenne serait des plus négatifs, et bloquerait probablement toute autre négociation. «Il n’est pas question de se désengager et de dire on remballe tout et on ferme, les discussions avec l’UE sont déjà assez difficiles comme ça», s’énerve François Gillet, le président du PDC genevois. De gauche à droite, tous les partis traditionnels se disent inquiets de la criminalité transfrontalière et de son évolution. «Mais Schengen n’est pas le problème», martèlent-ils à l’unisson. «Il faut se souvenir que les contrôles à la frontière n’ont jamais empêché les malfaiteurs d’entrer en Suisse», note le président des libéraux genevois, Cyril Aellen. «Schengen impose simplement aux Etats de replier leurs dispositifs de contrôle à l’intérieur des frontières, pas de les supprimer», ajoute Patrick Malek-Asghar, à la tête du Parti radical.

Du côté de la police, on assure également que «la situation que nous connaissons n’est pas liée à l’entrée de la Suisse dans l’espace Schengen. Les brigandages et les cambriolages sont des phénomènes cycliques, et les chiffres actuels sont les mêmes que ceux enregistrés à certaines périodes dans les années 1990 et 1980», note Eric Grand­jean, son porte-parole.

Mais, pour faire face à la série noire que subit le canton, tout le monde s’accorde pour réclamer davantage de gardes-frontière. «Il est normal que la Confédération alloue à Genève, qui partage 104 km de frontière avec la France, les moyens dont il a besoin pour effectuer suffisamment de contrôles», note Yvan Rochat, le président des Verts.

A l’heure actuelle, le canton a droit à 340 gardes-frontière. 306 postes sont pourvus et une trentaine d’agents affectés à d’autres cantons viennent quotidiennement renforcer les effectifs au bout du Léman. Claude Meylan, le commandant du corps des gardes-frontière à Genève, estime l’effectif idéal à 400 hommes. Jeudi, la TSR révélait un document stipulant que seuls sept gardes-frontière étaient disponibles 24 heures sur 24 pour des contrôles mobiles. «Ce chiffre correspond à la situation de 2009. Aujourd’hui on dispose de 15 à 20 gardes-frontière en moyenne, 24 heures sur 24, pour assurer les contrôles mobiles», assure l’adjudant d’état-major Michel Bachard, attaché de communication des douanes romandes. Ce qui semble toujours très modeste. Vendredi soir, sur les ondes de la TSR, la présidente de la Confédération, Micheline Calmy-Rey, promettait un renfort immédiat de dix gardes-frontière à Genève.

Au-delà de ces questions d’effectifs, les partis gouvernementaux plaident tous pour une amélioration rapide de la collaboration entre les différents corps de sécurité actifs sur les territoires genevois et français. «On se trouve dans un entre-deux insatisfaisant. On veut une région ouverte, mais en même temps, on vit sur deux régimes territoriaux différents qui ne se parlent pas assez, souligne René Longet, le président du PS genevois. Pour changer la donne, il faut rapidement avancer dans la construction de l’agglomération transfrontalière.»