#LeTempsAVélo

Durant six semaines, plusieurs équipes de journalistes du Temps et d’Heidi.news se relaient pour parcourir la Suisse à vélo et raconter ses transformations. Suivez leur odyssée grâce à notre carte interactive et retrouvez leurs articles écrits au fil du chemin.

Sur Google Maps, il est indiqué que le Guillaume Tell est «définitivement fermé». C’est une erreur dont on se rend compte en remontant la Grand-Rue de Porrentruy. Un homme dont on devine le sourire sous le masque salue les cyclistes. Coup d’œil rapide au bistrot. Sur la devanture, il est écrit «Le Damasson» – on est bien dans le Jura. Mais sur une ardoise, il est précisé à la craie «cuisine syrienne».

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Mon collègue Simon me glisse qu’il a visité la Syrie avec son épouse, «avant la guerre», ce devait être en 2008, et qu’il en garde d’excellents souvenirs tant sur le plan culturel que gastronomique. Va pour un repas nostalgie. A l’entrée, l’homme au masque semble heureux de nous voir garer nos vélos électriques. Il annonce le menu: une salade de roquette suivie d’une assiette de bœuf haché aux petits pois et riz, le tout selon des recettes traditionnelles.

C’est délicieux. L’homme qui nous a accueillis est ravi de se l’entendre dire. C’est lui qui a cuisiné, et son établissement en est encore à se faire sa réputation. Il a ouvert en décembre 2020, quelques jours avant d’être contraint de fermer, comme tous les autres. «On travaille vraiment depuis quelques mois», précise-t-il.

Première visite en Suisse

La restauration n’est pas exactement son domaine. Mouhammed Alomari a une formation d’économiste, et il faisait carrière dans la banque. Mais en septembre 2016, il a quitté la Syrie pour fuir la guerre et il a dû se réinventer une vie en Suisse, où il a rejoint sa sœur Razan, réfugiée quelques mois avant lui.

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Elle aussi œuvre dans les cuisines du Damasson. Elle non plus n’est pas du métier. «Je suis avocate de profession, raconte-t-elle. Mais pour exercer ici, il faudrait étudier en profondeur le droit suisse, et puis me spécialiser dans le civil, le pénal, ou que sais-je…» Surtout, comme son frère, elle a dû patienter longtemps avant de pouvoir travailler. Trois ans et demi, le temps d’obtenir officiellement l’asile.

Il y a autant d’épices dans les plats de Mouhammed que d’ironie dans l’histoire de sa sœur. En Syrie, elle a participé à un groupe de travail ministériel dont la mission était d’introduire une loi sur les réfugiés. «Il y en a beaucoup dans notre pays, souligne-t-elle. Ils viennent d’Irak, de Somalie et d’ailleurs.» Dans ce cadre, elle a participé en 2011 à un voyage dans un pays souvent cité en exemple en la matière. La Suisse.

Bénévolat et bons petits plats

Elle se souvient que sa délégation a été reçue avec beaucoup d’égards au Centre de requérants d’asile de Vallorbe, dans le canton de Vaud, un des sites visités. Cinq ans plus tard, elle s’est présentée à la même adresse avec ses bagages. «L’accueil n’est pas le même, même s’il y a du respect, témoigne-t-elle. Toutes ces structures que j’ai visitées, étudiées et sur lesquelles j’ai écrit des rapports, je les ai vraiment comprises une fois que je me suis retrouvée à l’intérieur.» Une situation, dit-elle, «inimaginable».

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Depuis que Razan et son frère sont arrivés en Suisse, ils ont fait leur maximum pour s’intégrer. Un apprentissage du français poussé. Du bénévolat. Des rencontres. Il y a ce groupe d’amis suisses et syriens, «le café Damas», où Mouhammed aime apporter des petits plats bien de chez lui. «Les autres ont fini par me dire que je devrais ouvrir un restaurant.» Il les a écoutés. Ils l’ont aidé dans ses démarches.

C’est ainsi que le Guillaume Tell, définitivement fermé, est devenu le Damasson. Du nom de cette petite prune que les locaux aiment distiller depuis que, disent-ils, les croisés l’ont ramenée de Damas à défaut d’or ou d’argent. Mouhammed sourit: «Il paraît qu’elle est parfaitement adaptée au climat local.»

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