Santé 

Dans le porte-monnaie des médecins 

Dans le sillage de la polémique suscitée par le conseiller fédéral Alain Berset, les médecins interrogés par «Le Temps» assument leurs revenus confortables. Ils refusent toutefois d’être les boucs émissaires et dénoncent un «manque de courage politique»

Un million de francs de salaire annuel pour certains médecins: en évoquant ce chiffre la semaine dernière, le conseiller fédéral Alain Berset a crispé toute la profession. Le Temps a interrogé quatre praticiens aux profils différents, actifs dans les secteurs  privé et public. S’ils assument leurs revenus confortables, ils dénoncent une «stigmatisation» et un amalgame avec le tarif libre, indépendant de la LAMal, instrumentalisé par «pure démagogie». Pour maîtriser les coûts de la santé, il faut, selon eux, «trouver les moyens de les financer ou alors faire des choix». Tirer sur les médecins n’est en tout cas pas la solution.

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■ Bertrand Buchs, rhumatologue, Genève

Médecin interne spécialisé en rhumatologie, Bertrand Buchs travaille à son compte depuis plus de vingt ans. Tous les patients qu’il reçoit dans son cabinet ambulatoire dépendent de l’assurance de base. Sur un chiffre d’affaires avoisinant les 500 000 francs, celui qui est aussi député PDC perçoit 170 000 francs de salaire annuel environ après avoir déduit l’AVS.

«La tendance est à la baisse, précise le rhumatologue de 61 ans. Il n’y a eu aucune augmentation des prestations Tarmed depuis vingt ans. Avec la limitation des consultations à vingt minutes, la situation s’est encore aggravée. Je n’ai presque plus le temps de discuter avec mes patients. Le grand vice de la médecine est de rémunérer davantage l’acte technique, au détriment de l’acte intellectuel. Un bon diagnostic permet pourtant d’éviter des examens superflus.»

A ses yeux, la situation des indépendants diffère sensiblement en Suisse alémanique. «80% des médecins sont propharmaciens, cela signifie qu’ils vendent eux-mêmes les médicaments, en dégageant des marges très importantes, affirme-t-il. En Suisse alémanique, le chiffre d’affaires moyen d’un rhumatologue avoisine les 3 millions de francs. Difficile de ne pas se poser de questions.»

■ Sylvain Meyer, gynécologue, Morges

Avec plus de trente ans de carrière à son actif et une spécialisation en urogynécologie, Sylvain Meyer travaille «6 jours sur 7, sans compter ses heures». Ouvert en 2010 à Morges, son cabinet privé dégage un chiffre d’affaires annuel d’environ 450 000 francs à partir duquel il tire un revenu imposable de 240 à 260 000 francs. L’immense majorité de sa clientèle est au bénéfice de l’assurance de base. «Je ne reçois que 1 à 2 patients assurés dans le privé par mois, précise-t-il. Chaque mois, je dépense environ 26 000 francs pour financer mes impôts et le salaire de mes 4 collaboratrices. A cela s’ajoute 6000 à 7000 francs de matériel et de frais de gestion liés au cabinet.»

On ne parle pas de chiffres entre nous.

En parallèle, Sylvain Meyer officie durant 2 demi-journées à l’hôpital de Morges comme médecin agréé depuis 2009, après avoir longtemps dirigé un cabinet au sein de cet établissement. De cette activité opératoire, il perçoit environ 48% de la part médicale – la part technique étant traditionnellement retirée aux médecins – soit 53 000 francs en 2016. Une taxation des honoraires qu’il juge «peu correcte». Après une longue carrière universitaire au CHUV et un titre de professeur titulaire, il y poursuit une collaboration hebdomadaire dans une activité de recherche clinique en urogynécologie, activité pour laquelle il n’est bien sûr pas rémunéré.

A ses yeux, «taper sur les médecins» pour des «raisons électoralistes» comporte des risques. Celui de décourager des vocations, mais aussi de voir les médecins fuir les hôpitaux et créer ainsi un «désert des compétences médicales». Des salaires à un million par année? Il n’en connaît pas, mais juge cette assertion peu crédible: «On ne parle pas de chiffres entre nous.»

■ Luigi Leonardo Polla, dermatologue, Genève

Dermatologue indépendant installé depuis trente ans à Genève, Luigi Leonardo Polla touche un salaire annuel d’environ 320 000 francs. «L’équivalent de ce que gagne un cadre d’une banque, d’une firme pharmaceutique ou d’une compagnie d’assurances», précise-t-il. Deux tiers de ses revenus sont issus de la LAMal, un tiers du secteur privé, ce qui comprend les soins esthétiques.

Pointer du doigt les médecins est facile, mais la hausse des coûts de la santé réside aussi dans des données objectives comme l’espérance de vie qui se rallonge ou encore le prix des médicaments qui augmente

Une rémunération «à la hauteur» de l’investissement consenti. «Quelle que soit sa spécialité, le médecin exerce un travail à haute responsabilité, où l’erreur est impardonnable, estime Luigi Leonardo Polla. Le patient, mais aussi la société attendent énormément de lui. Dans quelles branches les cadres doivent-ils assumer un tel stress mental?» Chaque jour, le dermatologue arrive à son cabinet à 6h30 et ne le quitte que vers 20h. Il lui arrive de prendre un patient sur sa pause de midi ou encore de passer plus de temps que prévu avec un patient en détresse. «Cette empathie, cette disponibilité devraient être valorisées.»

«Pointer du doigt les médecins est facile, estime Luigi Leonardo Polla, mais la hausse des coûts de la santé réside aussi dans des données objectives comme l’espérance de vie qui se rallonge ou encore le prix des médicaments qui augmente. Il y a dix ans, le traitement d’un psoriasis coûtait environ 500 francs par année, aujourd’hui c’est 1000 francs par mois. La réalité, c’est que l’accès aux soins ne peut plus être égalitaire. Tous les acteurs de la santé, des médecins aux assureurs, en passant par les firmes pharmaceutiques ou encore les responsables politiques, devraient avoir le courage de le reconnaître. Et à partir de là trouver les justes réponses.» 

■ Jean-Marc Heinicke, chirurgien, Genève

Président de l’ordre des chirurgiens genevois, Jean-Marc Heinicke est installé à son compte depuis 2009. Son revenu AVS se situe entre 250 et 750 000 francs par année. Davantage qu’un généraliste, mais moins que les plus gros revenus. «Il est vrai que je gagne très bien ma vie, admet le praticien de 51 ans, mais c’est justifié.» Il égraine: six ans d’études de médecine, six ans de formation de chirurgien, une spécialisation en traumatologie de quatre ans, puis une seconde en chirurgie viscérale de la même durée.

«Après dix ans comme premier chef de clinique, ma carrière en indépendant ne durera finalement que vingt ans, précise Jean-Marc Heinicke. Le tout sans compter les heures, en effectuant un travail délicat, avec de lourdes responsabilités. Il n’y a aucune démarche commerciale, mes patients viennent me consulter parce qu’ils ont confiance en mon travail, en ma réputation.» Son cabinet l’occupe environ trois demi-journées par semaine et représente 10% de son chiffre d’affaires. Le reste de son activité s’effectue en clinique auprès de patients bénéficiant d’une assurance privée ainsi que, dans une moindre mesure, de patients étrangers.

A Genève, le tarif des opérations dans le secteur privé est négocié entre l’assurance et l’Association des médecins genevois selon une convention révisée en 2018. «Une opération du ménisque coûte 2100 francs, détaille Jean-Marc Heinicke. Si un praticien veut facturer davantage, il doit le justifier et prévenir le patient. Il ne faut pas croire que le secteur privé est complètement dérégularisé, nous sommes très contrôlés.» Il admet toutefois que «comme dans toutes les professions, il existe des abus, des médecins véreux. Il n’empêche que 99,9% des médecins exercent honnêtement.»

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