A40 ans, Mark Muller a une lourde responsabilité: celle d'assurer le siège de l'actuelle conseillère d'Etat Martine Brunschwig Graf, qui mettra un terme à sa carrière politique cantonale pour se concentrer sur son mandat de conseillère nationale. En choisissant lundi soir leur chef du groupe parlementaire pour accompagner Micheline Spoerri sur le ticket pour l'élection au Conseil d'Etat de novembre prochain, les libéraux ont résolument fait le pari de la jeunesse. Si Mark Muller a passé la rampe de son parti au premier tour avec 168 voix sur 310, cela ne relève pas du hasard.

Le député a tout planifié méticuleusement. Il a lancé sa propre campagne interne depuis de nombreuses semaines, prenant conscience que travailler chaque militant au corps fait partie des gestes politiques incontournables. Il a sillonné le canton pour convaincre plus d'une dizaine d'associations libérales qu'il était le bon candidat pour sauver l'un des deux sièges libéraux à l'exécutif cantonal. Il a aussi organisé des after work chaque premier mercredi du mois pour accroître encore sa visibilité: «Venez pour rencontrer, discuter, tisser des réseaux. Venez avec qui vous voulez, restez le temps que vous voulez», mentionnait l'invitation. Sa campagne pour les primaires au sein de son parti, le député candidat l'a menée un peu comme on prépare une compétition. Avec pugnacité, mais en dosant son effort. Mark Muller est un coureur de demi-fond, un «bûcheur». Il fut, il est vrai, champion suisse du 800 mètres dans son jeune âge.

«Décomplexé»

C'est en qualité de secrétaire général, pendant plus de sept ans, de la Chambre genevoise immobilière que Mark Muller a pris goût à la politique. Il a débuté au Conseil municipal de la Ville de Genève en 1999 avant d'accéder au Grand Conseil en 2001. Dans l'arène politique, la gauche l'érige volontiers comme l'icône du néolibéral prêt à démanteler l'Etat. Lui-même réfute cette étiquette: «Il ne faut pas confondre la franchise avec un discours sinueux. Personnellement, je me considère comme un libéral décomplexé qui ose affirmer haut et fort ce en quoi il croit.»

Dans plusieurs dossiers, Mark Muller a pu apparaître dogmatique. Dans le débat sur le budget 2004 de l'Etat de Genève, il n'a pas hésité à monter au créneau pour fustiger le budget du Conseil d'Etat à majorité de droite. Les caucus libéraux ont parfois donné lieu à des échanges verbaux plutôt musclés entre lui et la patronne des Finances, Martine Brunschwig Graf. Mark Muller explique cette différence d'attitudes: «Chacun était dans un rôle différent. La libérale Martine Brunschwig Graf défendait le budget du Conseil d'Etat et j'avais adopté une position politique et idéologique.» La dureté affichée par le politicien apparaît parfois comme une protection. Mark Muller se dit galvanisé par les attaques de ses adversaires politiques, mais vit en revanche beaucoup moins bien les coups portés dans ses propres rangs. Dans le domaine du logement, quand il était encore à la Chambre immobilière, ses combats avec l'avocat de l'Asloca, Carlo Sommaruga, ont été souvent homériques.

«Décontaminé»

Malgré cette réputation de dur, certains voient en ce candidat libéral un Mark Muller nouveau. Un vin jeune qui aurait perdu quelque peu son caractère astringent. Le discours qu'il a tenu lundi soir devant les délégués a convaincu certains qu'il avait effectivement mis de l'eau dans son vin. Moins cassant et rigide que par le passé, plus rassembleur, il a utilisé tous les registres pour séduire l'assemblée: le sérieux du contenu de son allocution, l'humour, le dynamisme à l'américaine. «Il a longtemps été estampillé défenseur des milieux immobiliers, il a montré lundi qu'il est passé par le sas de décontamination», relève un militant.

Cette mue paraît néanmoins nécessaire, car jusqu'ici Mark Muller n'avait potentiellement pas un tirant électoral très large. En prônant la construction de parkings d'échange à l'entrée de Genève et l'introduction de bus express menant au centre-ville, il tranche avec le dogmatisme pro-voitures de certains politiciens de droite. Intransigeant au début des discussions sur la loi sur la police ou la loi sur le droit de manifester, il a édulcoré ses prises de position. Si aujourd'hui il se considère comme le «petit nouveau» qui vient renforcer la liste où figure Micheline Spoerri, il pourrait porter ombrage même à sa colistière.