Portrait d’un intellectuel en suicidé

Le journaliste alémanique Nicolas Meienberg s’est donné la mort en 1993. Comment ce géant s’est laissé terrasser

Le jour où l’on apprend la mort de Nicolas Meienberg, la tête emballée dans un sac plastique, Le Monde titre en première page: «Suicide d’un dissident suisse». Un hebdomadaire romand ricane: «Meienberg s’observait bourgeoisement le nombril comme un enfant qui veut montrer qu’il est toujours là.» C’était il y a vingt ans, Nicolas avait 53 ans. Aujourd’hui encore, je me demande comment ce géant – deux mètres de haut, carrure de rugbyman – s’est laissé terrasser.

Meienberg est né au début de la Seconde Guerre mondiale, à Saint-Gall, famille catholique, nombreux enfants, milieu petit-bourgeois. Une mère qui l’aime et saura le défendre. Education chez les curés de Disentis, puis New York, Zurich, Paris, Fribourg, études de lettres, mention Histoire.

A la recherche de la vérité

Journaliste pour le Tages-Anzeiger, sa spécialité: le reportage littéraire. Sa méthode: rendre visite aux protagonistes, les questionner, prendre leur parti s’ils ne savent pas s’exprimer, les provoquer s’ils parlent trop bien. D’où des portraits mémorables qui paraîtront sous forme de livre, traductions chez Zoé: un coureur automobile, le mari d’une conseillère fédérale, un candidat à la présidence française, un industriel, un armailli, un ambassadeur… Sa prose vous arrache un sourire à chaque paragraphe, rend compte du monde d’une manière qu’on pourrait croire superficielle, mais c’est le fond qui remonte à la surface. Une écriture jamais militante, même pas engagée, jouant sur les mots pour leur arracher plusieurs sens, ne forçant le trait que pour s’attirer encore un sourire du lecteur. Il fouille, se documente, à la recherche de la vérité, surtout quand elle est multiple. Pour ses collègues, son écriture devient un modèle. Ils appellent cette manière d’écrire «meinenbergelen», «faire du Meienberg». Ils ont beau l’imiter, il reste unique. D’ailleurs, il ne cesse de leur reprocher d’écrire avec trop peu de verve, de ne pas s’emparer de la langue, pour la tordre et la faire chanter: «Quelle insurrection, quel changement dans votre style? Le plaisir du texte ou rien.»

Jusqu’au jour où, emporté par son élan, Nicolas se moque gentiment du prince de Liechtenstein, de ses banques. Médication de l’éditeur: interdiction professionnelle. De 1976 à 1990, le Tages-Anzeiger se privera de la machine à écrire du géant. Qu’à cela ne tienne, il choisit d’habiter Paris, travaille pour Stern, pour Der Spiegel. Il consacrera son temps à des enquêtes encore plus minutieuses, racontera l’histoire de la famille du général suisse Wille, acoquinée avec les nazis, mettra en valeur à cette occasion la fille maudite, Annemarie Schwarzenbach, que tout le monde avait oubliée. Puis il documente en détail la vie du Dr Sulzer, qui préside jusqu’en 1951 aux destinées du patronat helvétique tout en souhaitant ardemment le triomphe de Hitler. Lui, vend des canons aux nazis tandis que le simple soldat S., coupable de bien moins, est fusillé comme traître à la patrie. Nicolas exhume encore le procès fait au jeune Neuchâtelois qui voulait tuer Hitler: la Suisse ne l’a pas défendu quand on a coupé sa tête à la hache.

A la parution de ses enquêtes, ses lecteurs applaudissent à l’écroulement des certitudes historiques. Mais le Conseil fédéral au complet visionne L’Exécution du traître à la patrie, filmé avec Richard Dindo, et le déclare irrecevable. Il faudra les années 90, la Commission Bergier et compagnie, pour que l’officialité en admette le bien-fondé: chapeau, Couchepin!

Il change souvent de femme

Nicolas travaille seul, se méfie des équipes, se brouille parfois avec ses meilleurs amis de la Wochenzeitung, change souvent de femme parce qu’elles le trouvent insupportable, à la fois infantile et génial. A 50 ans, il ne sait toujours pas cuire un œuf, s’acheter des pantalons ou se raser sans se couper. Il a besoin de puissantes motocyclettes et de la proximité du pouvoir. Son ennemi principal, objet de sa fascination, est le conseiller fédéral Kurt Furgler, de Saint-Gall lui aussi. Nicolas tombe amoureux de sa fille, 14 ans de moins que lui, l’emmène à Paris, se montre partout avec elle. Il appelle son père King Fou, l’interpelle aux conférences de presse. Les puissants craignent son verbe, la mise en scène qu’il fera d’eux, le rire sournois, imparable que déclenchera le portrait qu’il leur prépare.

Début des années 90, la position du dissident est remise en cause. L’intellectuel critique est prié de se recycler en avalant les bobards de la fin de l’Histoire. Quand éclate la première guerre du Golfe, début 1991, Nicolas produit une analyse politique visionnaire, il décrit un worst case: selon lui, cette guerre annonce le début d’une croisade contre le monde musulman qui conduira à une Troisième Guerre mondiale avec utilisation par Israël de ses ogives nucléaires. Les sociaux-démocrates approuvent la guerre, la communauté juive de Zurich accuse l’écrivain d’antisémitisme. Il remue ciel et terre, produit à cette occasion des textes d’un style si univoque qu’on ne l’y reconnaît plus.

Quand l’ironie s’en va, la parano guette. Il se croit suivi par le Mossad, ce n’est pas impossible. Il se cache chez des amis, engage un chauffeur, change de planque, finit dans un vrai château entouré par un fossé. Délire général, ses amis parlent de l’interner. Max Frisch, qui mène un autre combat, contre les fiches de police, va mourir d’un cancer après avoir renvoyé son passeport suisse. Après Dürrenmatt, mort lui aussi en disgrâce, Meienberg reste seul avec ses démons.

Et voilà qu’un soir en pleine rue, il est tabassé par deux inconnus. Le géant s’effondre. Quand ils ne s’en réjouissent pas, ses ennemis ne l’en plaignent guère. Ont-ils commandité l’agression? Il reçoit des lettres anonymes ou signées par des officiers de l’armée suisse: bien fait pour toi, canaille journalistique. Puis une deuxième catastrophe: la mort de sa mère bien-aimée. Et enfin, le coup de grâce, celui que ses ennemis lui préparaient de longue date. 23 mars 1993, dans un article de 65 000 signes – du jamais vu, même pour la Neue Zürcher Zeitung –, la prose de Nicolas est vilipendée: il ne sait pas écrire, il n’a jamais su. Conclusion: «Un fouillis linguistique… anachronique comme des romans de chevalerie médiévale… il y a plusieurs indices de ce que ses énergies approchent de leur point final.»

Le coup a porté. A la lecture du réquisitoire, Meienberg pleure comme une Madeleine, ne réussit pas à se reprendre, c’était pathétique. Passe encore qu’on attaque ses idées, mais qu’on conteste son style, c’est trop. L’auteur de cet assassinat, Andreas Breitenstein, ne s’en excusera jamais. Je lui ai écrit plusieurs fois, il continue d’officier.

Désormais, Nicolas n’est plus qu’une ombre. A quelque temps de là, près de Toulon, sa moto sort de la route, il se retrouve à l’hôpital, ne se souvient de rien. On n’a pas tué Nicolas, on l’a juste étouffé. L’air de la liberté lui manque, un sac plastique fera l’affaire. Dernières volontés: qu’on jette mes cendres dans la Seine.

Nicolas, tes clins d’œil et ta verve nous aideront à progresser dans le siècle, même si cette ironie n’est pas de tout repos. Tu le disais: «Il est étonnant qu’on maintienne les jeunes générations dans la croyance qu’on peut écrire l’histoire contemporaine sans courir de risques, qu’on ne les rende pas attentives à l’existence d’intérêts antagonistes et au fait que l’harmonie ne peut régner entre le chercheur et l’objet de sa recherche.»

Que reste-t-il de Nicolas Meienberg après vingt ans de purgatoire? On ne lit pas un auteur pour sa biographie, ni pour le remercier d’avoir défoncé des portes désormais ouvertes: les fortins de l’armée suisse qu’on n’avait pas le droit de photographier font aujourd’hui l’objet de visites touristiques. Non, il faut le lire parce que le genre qu’il a défendu, le reportage littéraire, reste la forme la plus noble du journalisme, le genre le plus nécessaire aux littératures helvétiques pour donner à entendre la rumeur du monde. Avec un sourire inconsolable, mais gai.

* Ecrivain

,