«Elle est comme moi, Daphnée. Elle est farouche et indépendante. Elle ne quitte l'écurie que quand elle le décide.» Bottes en caoutchouc, salopette et bonnet bleus, Fernand Cuche caresse avec vigueur les flans de sa vache favorite sortie prendre le soleil. Derrière lui, sa ferme et les pâturages enneigés du plateau de Lignières. Plein nord, l'antenne de Chasseral se découpe dans l'azur. «Magnifique, non?», demande-t-il en s'emplissant les poumons des premiers souffles du printemps.

Le bétail, le grand air, la liberté d'aller et venir… Le candidat Vert au Conseil d'Etat aime son métier et il le dit. L'automne dernier, la perspective d'abandonner, peut-être, cette qualité de vie a failli l'inciter à renoncer à se mettre en lice. Finalement, l'amour de l'action politique et la perspective de participer à installer une majorité de gauche au Château de Neuchâtel l'ont emporté. «Siéger dans un exécutif me permettrait de me relancer après avoir fait le tour de mes engagements de syndicaliste paysan et de parlementaire fédéral. Je reconnais que je commence à sentir une certaine lassitude…»

Porte-parole d'Uniterre depuis vingt-trois ans, au Conseil national depuis 1999, le trublion Cuche, 58 ans, pourra-t-il entrer dans le moule ministériel? «On me voit souvent comme un rebelle, à la limite pas très bien intégré dans le système. Mais ce n'est pas des manifestations de rue ou le blocage de centrales de distribution qui font de moi quelqu'un d'inadapté. Je me sens bien dans ma peau, bien dans la société. Comme citoyen, comme homme politique, je participe à un processus d'intégration active.»

Reste un discours anticonformiste qui tranche avec la prudence et la rigueur affichées par ses principaux adversaires politiques. Pour beaucoup, parmi lesquels les ministres en place, sa récente proposition d'un Conseil d'Etat à temps partiel a été ressentie comme une provocation. S'il nuance en précisant qu'il pourrait s'agir «d'un 100% mieux vécu», Fernand Cuche persiste et signe: «Avec la même enveloppe budgétaire, on pourrait imaginer un collège à sept ou neuf. Les conseillers d'Etat seraient alors plus disponibles pour des relations de proximité, avec la population et les employés de la fonction publique. Et puis cela va dans la philosophie d'un nécessaire partage du travail. Car il ne faut pas se leurrer: le plein emploi, c'est terminé.»

L'ancien enfant du Pâquier, dans le Val-de-Ruz, évoque avec la même simplicité son parrainage controversé du dernier livre de son ami José Bové, intitulé Pour la désobéissance civique (LT du 16.11.2004). «Quand l'Etat ne joue plus son rôle d'arbitre face à la toute puissance de l'économie, il reste la mobilisation citoyenne et, s'il le faut, la désobéissance civique. C'est grâce à cette dernière que le débat sur les organismes génétiquement modifiés (OGM) a été introduit en France.»

Lucide, Fernand Cuche sait que ces prises de position sont peu en phase avec la fonction de ministre. Il assure que s'il endosse le costume – sans cravate – de conseiller d'Etat, il jouera la carte du pragmatisme politique. Dans le dossier brûlant des finances de l'Etat, il soutient l'introduction de freins aux dépenses et à l'endettement, des outils que les députés Verts ont refusés en bloc le mois dernier. Autre ouverture: alors que son parti entend affecter la totalité des 428 millions de l'or de la BNS «à un plan Wahlen de l'énergie», il propose d'utiliser 30% de la somme pour le désendettement.

Le candidat Cuche aurait-il cédé aux sirènes électoralistes? Il s'en défend, soulignant que la situation financière de l'Etat de Neuchâtel est «si grave» qu'elle nécessite une réaction «quelle que soit la couleur politique». Sur les recettes à appliquer, en revanche, il reste prudent, indiquant qu'il «n'a pas encore une idée très précise de la situation dans les différents services».

Toutefois, son opinion est faite: il faut réformer la structure de l'Etat. «Lors de la visite d'une surface de compensation écologique, j'ai eu la vision d'un état suréquipé, se souvient-il. Pour observer un territoire sur lequel devraient pouvoir vivre des reptiles et des papillons, cinq spécialistes étaient à pied d'œuvre. Cela me semble beaucoup… On doit étudier ces questions de manière très large, comme on le fait dans le milieu agricole.»

Comme le Parti socialiste, Fernand Cuche veut montrer que la gauche est capable de s'attaquer au problème structurel du canton de Neuchâtel. Pour y parvenir, il souligne la nécessité de travailler avec les partis de droite, quelle que soit la majorité gouvernementale au soir du second tour, le 1er mai. Au sein du collège, il espère pouvoir garder «sa force de proposition» et ne pas succomber à la langue de bois, à l'image d'un certain Christoph Blocher… «Après réflexion et bonne pesée des intérêts, je dirai haut et fort si je ne me reconnais pas dans une décision du gouvernement. Je trouve que c'est sain, que ça clarifie les choses pour la population.»

En cas de non-élection, Fernand Cuche assure «qu'il n'en fera pas une maladie». Il quittera de toute manière sa fonction de porte-parole d'Uniterre – «place à la relève!» – pour se consacrer aux 60 têtes de bétail qu'il partage avec un associé. L'ancien assistant social aurait alors plus de temps à consacrer à ses enfants, petits-enfants et à la photographie, l'une de ses passions. Et la politique? L'aspirant ministre sourit en triturant la bretelle de sa salopette bleue: «Je postulerais peut-être à un ultime mandat de conseiller national. Mais c'est encore un peu tôt pour en parler…»