Devant la justice

«Il est chroniquement mal dans sa peau, angoissé et se sent facilement maltraité.» Ce n’est toutefois pas ce trouble de la personnalité qui a poussé le tireur du Petit-Lancy à chercher son arme, à tirer sur un groupe d’adolescents et à blesser la jeune Marina à la tête. Selon l’expert psychiatre, la réaction disproportionnée de l’accusé par rapport à la situation conflictuelle dans laquelle il se trouvait a plutôt été favorisée par sa forte consommation d’alcool et de médicaments le jour du drame. Cette dépendance pourrait être source de récidive, a conclu le docteur Gérard Niveau au second jour du procès de Genève.

Né il y a 30 ans dans une famille aimante, Marco (prénom fictif), a eu une enfance heureuse et empreinte de «valeurs du sud». Une mère qui travaille en EMS et un père commerçant lui enseignent les valeurs d’honneur et de droiture. Les choses se gâtent à l’adolescence. Piètre élève, il enchaîne les apprentissages, les mauvaises fréquentations, l’alcool, la drogue et les cures.

La vie sociale et professionnelle de Marco est marquée par ses faiblesses. Sa vie affective aussi. Vers l’âge de 22 ans, il fréquente une femme célibataire avec un enfant mais ne s’engage jamais dans une relation sérieuse et ne réussit pas à fonder un foyer. Il voit des prostituées, boit beaucoup et sort peu. Son rapport avec ses parents reste infantile. Cette immaturité explique peut-être, suggère le docteur Niveau, sa tentative maladroite d’approcher ces adolescentes et d’insister malgré le rejet.

1,3 pour mille

Cet après-midi du 3 octobre 2010, Marco avait bu (un taux de 1,3 pour mille a été mesuré après son arrestation) et présentait des traces de médicaments à doses toxiques. Aux yeux de l’expert, ces substances ont réduit sa capacité à comprendre ses actes et surtout à se contrôler. Par contre, son trouble de la personnalité, qui l’a marginalisé, n’était pas de nature à augmenter son impulsivité et donc à influer sur sa responsabilité pénale lors des faits.

Une responsabilité que le docteur Niveau considère comme légèrement diminuée. «Son comportement n’était pas si désorganisé et il a gardé une bonne capacité psychique», relève le psychiatre. Preuve en est le temps que l’accusé a pris pour chercher son pistolet et placer, une à une, les dix cartouches dans le magasin. Un ami, présent à ses côtés en ce dimanche ensoleillé, ne dira pas vraiment autre chose. «Je l’ai raccompagné et j’ai essayé de le calmer sur le chemin. J’ai cru que c’était bon.» Pourquoi est-il resté en bas pour vérifier si Marco rentrait bien chez lui? «J’étais un peu inquiet mais pas plus que ça.»

Environ une demie heure plus tard, la police recevra l’appel d’un tireur paniqué. Il parle de patinoire au lieu de dire pataugeoire pour indiquer le lieu où Marina s’est effondrée. A l’audience, les inspecteurs précisent que le prévenu avait l’air touché et affecté par les malheurs causés. Il collabore d’emblée à l’enquête et déclare même avoir cherché son calibre pour «me faire ces deux petits cons» en désignant les garçons du groupe.

C’est Marina qui souffrira finalement le plus de cette explosion. A la barre, les médecins, qui ont assisté à sa sortie du coma et à sa rééducation, ont décrit le dur chemin parcouru. «A son réveil, c’était comme si elle était tombée de la lune. Sa mémoire ne se fixait pas.» Ou encore: «Son crâne était si fragile qu’elle devait porter un casque pour éviter les conséquences d’une chute lors de ses exercices.»

Marco pourrait-il redevenir la bombe qui a causé tant de souffrances? «A mon sens, il n’a pas une tendance chronique à la criminalité. Dans la mesure où sa dépendance est contrôlée, le risque est faible à modéré», relève le psychiatre. Ce dernier n’a pas caché son étonnement en découvrant la liste des six psychotropes prescrits à l’accusé à Champ-Dollon. «Par naïveté, je ne pensais pas qu’il pourrait sortir un jour de prison plus dépendant qu’il n’y est entré», explique le Dr Niveau en n’écartant désormais plus, comme dans son rapport, l’utilité d’un traitement institutionnel. Une mesure que la défense compte bien demander à l’heure des plaidoiries.