Les Etats-Unis sont une démocratie, sans doute. Mais on peut se demander parfois si la politique de la Maison-Blanche n'est pas à vendre au plus offrant. La loi sur les faillites, qui vient de passer au Sénat, est exactement celle que voulaient les banques, très généreuses pour le Parti républicain. La volte-face de George Bush sur les émissions de CO2 a été obtenue par les charbonniers et les pétroliers, qui ont aussi su mettre la main à la poche pour leur ami texan. La nouvelle loi sur l'énergie, qui devrait baisser les taxes et ouvrir l'Alaska à la prospection pétrolière, répond à l'attente des mêmes généreux amis. Mais ce donnant donnant s'observe aussi dans les petites choses, et la Suisse l'apprendra bientôt à ses dépens. Car les ambassades, elles aussi, sont à vendre.

Depuis que George Bush a su qu'il était élu, il a reçu en masse des sollicitations d'amis et d'alliés qui aimeraient bien obtenir, en échange de leur fidélité chèrement payée, la sinécure ou la plaisante villégiature d'une ambassade dans un pays d'Europe, ou dans les îles, moins en Afrique ou en Amérique latine où la vie d'ambassadeur n'est pas toujours rose. Marcel Reynolds, ami du président et partenaire dans l'achat du club de baseball des Texas Rangers, qui a fait une partie de la fortune de Bush Jr, aimerait ainsi devenir ambassadeur à Berne, révélait dimanche le New York Times. Reynolds et William De Witt, un autre ami du président qui lui aussi demande une ambassade, avaient aidé en 1984 Dubya à sortir d'une mauvaise passe quand sa société pétrolière, Arbusto, battait de l'aile. Tous les deux font partie du groupe des Pionners, comme on nomme les gros contributeurs (plus de 100 000 dollars) de la campagne du président républicain, et chacun a donné 100 000 dollars de plus (le maximum légal) pour la cérémonie d'inauguration.

D'autres exemples

Joseph Deiss s'entendra-t-il bien avec le baseballeur Reynolds s'il est confirmé par le Sénat? La même question peut être posée à la plupart de ses collègues européens. Le candidat qui tient la corde pour le poste de Londres, Will Farish, est un éleveur de chevaux grand ami de la famille Bush. Le banquier Howard Leach, gros donateur, veut aller à Paris, et il apprend déjà le français. Le promoteur new-yorkais Charles Gargano, qui sort d'une enquête judiciaire, demande avec insistance le poste de Rome. Ce ne sont que quelques exemples.

Le système de ces prébendes n'est pas neuf aux Etats-Unis. La Suisse a déjà reçu comme ambassadeurs une longue série de copains et de soutiens financiers des hôtes de la Maison-Blanche. Philip Winn, nommé par George Bush Sr, son ami, était un entrepreneur de la construction qui dut être rappelé après un an parce qu'il était accusé de corruption dans son secteur. Son successeur, Joseph Gildenhorn, était un promoteur, très généreux aussi avec le président républicain. Larry Lawrence, gros bailleur de fonds démocrate nommé par Bill Clinton, est surtout connu pour s'être inventé une carrière militaire avec tant d'aplomb que sa veuve a dû exhumer son cadavre du cimetière d'Arlington, réservé aux vrais héros… Richard Fredericks, l'actuel ambassadeur, était un camarade de chambre de Bill Clinton à l'Université Georgetown de Washington; devenu banquier, il a lui aussi été très généreux avec les démocrates. Il n'y a eu qu'une exception dans cette litanie: Madeleine Kunin, ex-gouverneur du Vermont, juive d'origine suisse, que Washington envoya à Berne quand il fallut traiter le délicat et offensif dossier des fonds en déshérence. L'ambassadrice est repartie une fois la crise apaisée, le défilé des riches amis a repris, et il va probablement continuer. Le Conseil fédéral est-il satisfait d'accueillir un nouvel homme d'affaires, sans aucune expérience diplomatique, mais qui recherche une confortable sinécure?