Le rendez-vous était fixé mercredi dernier à midi et demi au Lötschberg, restaurant très couru de la vieille ville de Berne. Susanne Ruoff est arrivée pile à l’heure, accompagnée par l’un des porte-parole de La Poste. Une démarche habituelle, même si la nouvelle directrice générale de l’ancienne régie fédérale n’est entrée officiellement en fonction que trois jours plus tard, le 1er septembre. «Je travaille au siège de la Viktoriastrasse depuis quelques semaines déjà, précise-t-elle. Le passage de témoin avec mon prédécesseur Jürg Bucher se passe très bien, nous avons beaucoup échangé. J’ai enchaîné les visites de clients, de partenaires et beaucoup parlé avec les employés.»

Susanne Ruoff précise d’emblée qu’elle ne se prononcera pas sur l’avenir de l’entreprise ni sur des questions opérationnelles. Des points qui seront abordés pour la première fois 100 jours après son entrée en fonction, dans le courant du mois de décembre.

Domiciliée à Crans-Montana depuis seize ans, cette ancienne d’IBM et de British Telecom – dont elle a dirigé la filiale suisse de 2009 à 2012 – ne débarque pas en terrain inconnu. Elle connaît Berne, où elle a déjà travaillé durant trois ans. Elle a accepté avec enthousiasme de manger au Lötsch­berg, vitrine des vins suisses au cœur de la Ville fédérale. «Mon mari est passionné par le monde du vin, confie-t-elle dans un français très correct. Nous possédons de la vigne en Valais. Il s’occupe des vinifications. C’est un pur autodidacte.»

Après avoir commandé une «Mönchsalat» – de la verdure couronnée de tête-de-moine AOC –, Susanne Ruoff propose de commander du vin valaisan. Mais un verre, pas plus. «Normalement, je ne bois pas à midi, mais là, au vu du choix, pourquoi pas.» Ce sera un heida, ou païen, noms valaisans pour désigner le savagnin blanc. «C’est un cépage que l’on retrouve à Visperterminen, plus haut vignoble d’Europe, précise-t-elle en connaisseuse. J’aime beaucoup.»

L’occasion de souligner son attachement pour son canton d’adoption. Pour «sa belle nature» et «la vue magnifique» qu’on a depuis le Haut-Plateau. «Avec mon mari, nous avons fait ce choix pour la qualité de vie peu après la naissance de nos deux enfants», explique-t-elle. Adepte de ski et de randonnée, la Zurichoise dit également apprécier la culture romande. «L’esprit est différent. Nos fils sont devenus de parfaits Valaisans, ils sont bilingues.» Une aisance qu’elle leur envie. «En français, je me donne de la peine. Depuis peu, je prends aussi des cours d’italien. J’aimerais être capable de m’exprimer dans trois langues nationales. Quand on représente une institution comme La Poste, je pense que c’est important.»

Première femme nommée directrice générale de La Poste, ­Susanne Ruoff sait qu’elle est attendue au tournant avec la responsabilité d’une entreprise de 60 000 personnes (45 000 équivalents plein temps). «C’est un défi, mais cela ne constitue pas une pression particulière, assure-t-elle tout sourire. J’ai une certaine expérience du management et, sur ce plan, La Poste est une entreprise comme les autres. La différence est que nous avons à assurer le service universel, comme nous le demande notre propriétaire, la Confédération.»

Diplômée en économie, détentrice d’un MBA en télécommunications, Susanne Ruoff a été engagée en partie en raison de sa grande expertise numérique avec le défi de poursuivre le virage de La Poste dans ce domaine. Un choix qui marque un changement stratégique important pour l’entreprise. «Beaucoup de choses existent déjà, relativise-t-elle en sortant son smartphone de son sac. Avec l’application PostFinance, il est désormais possible de faire ses paiements avec son téléphone comme on le fait depuis son ordinateur, avec un système de code. La Poste vit une révolution industrielle. Avec les nouvelles technologies, tout va très vite. Regardez les jeunes: ils ne communiquent plus par e-mail, mais via les réseaux sociaux. Nous devons prendre en compte les nouveaux enjeux posés par le monde digital.»

Sa salade à peine entamée, elle tapote sur son écran tactile, montrant les autres possibilités offertes par l’application. «Regardez, il est aussi possible d’accéder directement à l’horaire des cars postaux. La Poste doit pouvoir satisfaire toutes les exigences de communication en jouant le rôle d’interface entre le physique et le digital. C’est une évolution qu’on ne peut pas freiner.» Elle souligne la nécessité de diversifier l’offre, en développant par exemple le e-commerce. «C’est une façon de s’adapter aux nouveaux besoins des consommateurs. Tout le monde n’a plus le temps d’aller dans le magasin ou le bureau de poste.»

Susanne Ruoff n’en dira pas plus. L’œil vif derrière ses lunettes rouges, elle s’enquiert de la situation économique de la presse écrite et du transfert en cours du papier vers Internet. La problématique l’intéresse. Elle pose des questions sur les expériences en cours en Suisse, en France et dans le monde anglo-saxon. «Les journaux – qui font partie de nos importants clients – et La Poste sont confrontés au même défi: s’adapter», résume-t-elle.

La Valaisanne d’adoption devra faire de même ces prochains mois: inconnue du grand public, elle sera confrontée aux feux de la rampe, avec des décisions qui seront épiées et commentées par les partis politiques et les médias. Une perspective qui, assure-t-elle, «ne l’inquiète pas».

En prenant la tête de La Poste, Susanne Ruoff se rapproche des siens. Souvent entre deux avions lors de son mandat chez British Telecom, elle va désormais se déplacer principalement en Suisse. Un élément qui a compté dans sa décision de postuler à la fonction, après avoir été sollicitée par le chasseur de têtes Boyden Global Executive. «Depuis le Valais, je peux rejoindre Berne en train par le Lötschberg. C’est très agréable. Je peux lire, travailler. C’est plus pratique que la voiture.» Elle envisage néanmoins de prendre un pied à terre à Berne pour éviter de trop nombreux allers et retours.

Susanne Ruoff et son mari ont toujours fait passer l’organisation familiale au premier plan. «Jusqu’à ce que les enfants entrent à l’école, nous avons travaillé tous les deux à temps partiel. Depuis, je travaille à plein-temps. Mon mari, qui est indépendant, est à Crans-Montana. Il s’occupe de la vigne, de la maison et de tout le management qui va avec. C’est un travail important qu’il ne faut pas sous-estimer. C’est aussi lui qui s’occupe d’inviter nos amis et de cuisiner. C’est une de ses passions.»

Il est 13h30, l’entretien se termine. Susanne Ruoff est pressée, elle a plusieurs rendez-vous au siège de La Poste dans l’après-midi. Son ristretto à peine avalé, elle demande l’addition et insiste pour payer. «C’est le journal qui paye, c’est le jeu», lui glisse son porte-parole. Surprise, elle repose la facture sur la table. «Si c’est le jeu, je ne peux pas m’y opposer.»

«J’aimerais être capable de m’exprimer dans trois langues nationales»