#LeTempsAVélo

Durant six semaines, plusieurs équipes de journalistes du Temps et d’Heidi.news se relaient pour parcourir la Suisse à vélo et raconter ses transformations. Suivez leur odyssée grâce à notre carte interactive et retrouvez leurs articles écrits au fil du chemin.

C’est un terrain vague au croisement d’un pont, d’une voie ferrée et de l’autoroute vers Berne. A gauche, les services municipaux qui gèrent la voirie. Et juste à droite, une voie cyclable qui va bientôt beaucoup changer. Car c’est là, au sud de Bienne, jouxtant Brügg, que la ville ambitionne de construire son futur centre de recyclage, une grande déchetterie moderne, équipée pour recevoir «25 catégories de déchets», explique fièrement Fabrice Fausel, l’expert responsable de la logistique et du traitement des déchets à la municipalité. Des capsules Nespresso au matériel électronique en passant par le verre, coloré ou non, les CD ou les pneus, chaque détritus aura sa place, et le tri sera cardinal.

Quand ce projet deviendra réalité. Même déjà adopté dans son principe à la ville, il doit encore être devisé, réétudié en 2022 et être confirmé par les habitants, «qui seront amenés à voter, réfléchit Fabrice Fausel. C’est une grosse affaire». Avec un gros budget. Mais pour l’instant, Bienne reste au seuil du XXIe siècle en matière d’élimination ou de recyclage des déchets. Même si beaucoup a changé depuis 1998.

#LeTempsAVélo, dixième épisode:  A Bienne, les trottinettes électriques se branchent sur l’avenir

Une Suisse plus propre

Un peu d’histoire s’impose. A chaque commune sa gestion des déchets: ce qui était encore vrai dans les années 1970, quand tout partait indifféremment à la décharge ou presque, ne l’était déjà plus dans les années 1980, avec plus d’attention portée à l’environnement, une tendance plus précoce en Suisse alémanique (qui se souvient que la taxe au sac est née à Saint-Gall en 1975?). Swiss Recycling naît en 1992. Quelques injonctions fédérales et cantonales plus tard, l'«économie verte» s’est imposée dans le débat public.

Un seul canton n’applique pas la taxe au sac: Genève. Et même si l’initiative «Pour une économie durable et fondée sur une gestion efficiente des ressources» a été refusée par deux Suisses sur trois en 2016, qui la jugeaient extrême, la Suisse est aujourd’hui une championne reconnue: en 2019, 53% de ses déchets municipaux étaient recyclés, ce qui la place dans le haut du tableau européen (tout de même derrière la Slovénie, l’Autriche, les Pays-Bas et même la Belgique, selon Eurostat). Il est vrai aussi que la Suisse est une grande productrice de déchets, avec 715 kilos par personne en 2016 selon l’Office fédéral de l’environnement, ce qui la place là aussi dans le peloton de tête européen...

A relire: Comment la Suisse transforme ses déchets en or (2016)

Une collecte strictement agendée

Les Biennois, eux, produisent 440 kilos de déchets par an, ce qui en fait des citoyens très raisonnables. Depuis 1993, leurs ordures ménagères, récupérées par des camions qui passent dans les rues, doivent être emballées dans des sacs taxés (1,10 franc le sac de 35 litres, à comparer au tarif vaudois de 1,95 franc) et sorties sur le trottoir selon un calendrier précis qui alterne les jours et les secteurs. Impossible de se débarrasser de poubelles trop odorantes avant le bon jour, puisqu’il n’existe pas de points de collecte.

Les ordures filent ensuite, à moins d’un kilomètre du futur Recyclinghof, à la Müve, l’usine de valorisation thermique des déchets, qui les brûle et en tire de l’électricité pour environ 5500 foyers, et grâce à la vapeur d’eau chauffe à distance près de 940 ménages via 9 km de tuyaux. Pour les autres déchets… eh bien cela dépend. Six autres catégories sont aussi collectées à domicile selon les jours et les quartiers; il y a le jour du verre, le jour du carton…

Signe que les choses bougent, un programme pilote de récupération du plastique ménager a été lancé il y a trois mois, avec de grands Sammelsacken transparents – pas pour vérifier que vous n’avez pas triché, comme plaisantent de mauvaises langues, mais pour faciliter le tri par les machines. Ces matériaux et ces sacs-là sont ramassés tous les mois. Là encore, tant pis pour vous si vous venez de dévaliser Ikea: pas de déchetterie mobile ou d’écopoint (sauf à aller dans la périphérie de la ville), vous resterez avec vos cartons tant que ce ne sera pas le bon jour.

Et le reste? Ces piles hors d’usage, ce matelas qui a perdu ses ressorts, ces planches pourries? Une seule adresse: la Müve, encore. C’est là que les particuliers peuvent venir les déposer, dans des endroits bien délimités, et que des entreprises spécialisées viennent ensuite les emporter pour les recycler, ou s’en débarrasser de façon adaptée. Une plateforme de pesage permet de facturer aux camions le poids exact des objets encombrants qu’ils ont apportés; ils finiront comme combustibles.

Un système de vignettes existe aussi pour les particuliers en ville. On les colle sur l’objet descendu dans la rue pour être sûr qu’il soit bien emporté: à 1,60 franc la vignette, cela fait passer la paire de skis ou la table de chevet à 1,60 franc et à 4,80 francs le matelas king size. Mention spéciale pour le canapé, deux vignettes par place. Tout est prévu.

Notre carnet de route: #LeTempsAVélo, quatrième étape: de Bienne à Porrentruy

Un nouveau système nécessaire

Mais tout cela fait terriblement XXe siècle. Les normes ont changé, et beaucoup d'objets ne sont pas recyclés alors qu'ils le pourraient, voire le devraient. Et il faut se rendre sur place le vendredi après-midi ou le samedi matin pour comprendre pourquoi Bienne va changer son système: c’est le bazar. Trop de gens viennent déposer leurs vieux néons, leurs troènes ou leurs batteries de voiture. Et trop de déchets restent en rade. Un peu de modernité s’impose. Les choses vont changer!

Le nouveau centre sera plus fonctionnel avec un sens de circulation et des espaces spécialisés, et permettra à la Müve de se consacrer uniquement aux déchets ménagers. «Il y en aura encore bien assez, explique Stefan Rüber, vice-président du groupe des Vert·e·s au Conseil de ville. La question qui se pose est celle de points de collecte décentralisés. C’est plus pratique pour les habitants, qui peuvent se débarrasser de leurs déchets de façon plus souple, mais cela coûte plus cher, il faut plus de personnel. Le nouveau centre de recyclage sera beaucoup plus grand et permettra de recycler beaucoup plus de choses. Il pourrait aussi s’ouvrir aux communes des alentours, comme Nidau ou Brügg, et les décharger de leurs propres systèmes de collecte.»S

Le ramassage des déchets ménagers ne devrait pas changer, ce serait punitif pour les résidents âgés, ou qui habitent loin du futur centre; c’est bien la récolte des matériaux recyclables, comme le verre, le carton, le métal, qui va entrer dans le XXIe siècle. La ville pourrait d’ailleurs gagner quelque argent en les revendant à son tour, comme la Müve le fait aujourd’hui.

«C’est bien de trier, c’est encore mieux de produire moins de déchets, rappelle Stefan Rüber. Entre le suremballage et les gens qui s’en moquent… J’ai du mal à voir toutes ces saletés qui jonchent les plages après un week-end. Il y a aussi des personnes qui déposent leurs déchets sauvagement dans la nature, pour ne pas payer. C’est difficile d’atteindre les gens qui s’en foutent.»