Poules pondeuses, poules heureuses

Volaille Une poule suisse pond 325 œufs par an, contre 197 en 1946

Les producteurs sont fiers. Leur recette? Paix, lumière et petites graines

La production d’œufs augmente en Suisse. Bonne nouvelle. Mais, curieusement, la raison de cette hausse ne réside pas seulement dans l’augmentation du nombre de poules. L’explication serait trop simple. En fait, la poule pond toujours davantage. En 1946, la production moyenne par tête et par an s’élevait à 197 œufs. Ce chiffre est passé à 252 en 1966, puis à 317 en 1996 et enfin à 325 aujourd’hui. Soit quasi un œuf par jour. «Nos poules sont des chevaux de course», s’exclame Jean Ulmann, président de GalloSuisse, l’association des producteurs d’œufs suisses. «Rendez-vous compte de l’effort, elles pondent dix fois leur poids en œufs par année.» Alors, en ce samedi saint, chapeau bas, les poules!

Mais les statistiques de GalloSuisse méritent quelques explications. Il fut un temps où la poule s’en allait sur les chemins, se nourrissant de vers de terre et de restes de macaronis jetés par la fenêtre. Ou alors elles ne quittaient pas leur cage et s’ennuyaient à mourir. La production d’œufs n’était qu’une activité accessoire après le lait, le blé et le lard du cochon. Et elle était irrégulière par la force des choses. Avec moins d’œufs en hiver, en raison du manque de luminosité et des températures plus froides. Depuis, la filière s’est professionnalisée. C’est une affaire sérieuse, très bien organisée et surveillée. On est spécialiste ou on ne l’est pas.

Les poules suisses ne sont pas dopées pour autant. La recette: on les laisse respirer. Les poulaillers sont limités à 18 000 têtes par exploitation. Les gallinacés peuvent se déplacer librement à l’intérieur de la halle et doivent pouvoir gratter le sol, leur activité principale. En principe, elles volent sur les hauteurs pour se cacher et pondre. Les éleveurs leur font prendre cette habitude dès le plus jeune âge, sinon bonjour l’omelette géante et les souillures. La grande majorité des détenteurs ont un jardin d’hiver pour leurs protégées ou, encore mieux, un pâturage clôturé s’ils veulent que leur production accède à des gammes supérieures.

A la professionnalisation du secteur s’ajoute une meilleure sélection génétique et une alimentation toujours plus adaptée, composée d’un mélange de grain (maïs, blé) complété par des vitamines, des oligoéléments, du soja pour son apport en protéines.

Surtout, l’homme a appris à connaître la poule. A Châbles (FR), Gérard Wyss possède 12 000 poules dans deux poulaillers avec jardin d’hiver et prairie. Les gallinacés arrivent chez lui à 18 semaines. Dès la 24e semaine, chacune pond presque un œuf par jour, soit une récolte moyenne de 11 000 pièces quotidiennes. Bingo!

«Mais les poules sont très sensibles. Pour arriver à ce résultat, il faut veiller à ce que les conditions soient les meilleures possible», explique Gérard Wyss. A savoir un poulailler à température constante, de la lumière, une nourriture au top de la qualité, de l’eau propre et pas d’imprévus. «Les poules sont vite stressées. Un avion qui passe dans le ciel, un chien qui aboie et elles ont peur. Elles s’agglutinent dans un coin et peuvent se blesser», poursuit-il. Et faire la grève de l’œuf. Un de ses collègues en a fait l’expérience. Après une coupure d’eau pendant une journée, la production a diminué pendant un mois. Le temps que les poules s’en remettent.

Jean Ulmann a également 12 000 poules qui peuvent glousser en toute liberté. Il raconte qu’il lui est arrivé une fois de recevoir des aliments qui ne correspondaient pas exactement à sa commande. «Le goût n’était pas le même. J’ai dû corriger ça tout de suite!» raconte-t-il. Et le président de GalloSuisse confie qu’il est aussi très strict avec les visiteurs. «On n’entre pas dans le poulailler avec une blouse rouge, par exemple. Et moi, je porte toujours le même vêtement. Les poules y sont habituées et je ne les dérange plus.»

Les aviculteurs sont très satisfaits de la production actuelle. Mais aussi de la bonne santé de la filière. Contrairement au marché du lait, celui de l’œuf est stable, avec un prix et des quantités fixées contractuellement avec les acheteurs. Et les consommateurs apprécient les œufs suisses et reconnaissent leur valeur. Ils sont prêts à payer plus cher, si bien que les quotas d’importation ne sont pas atteints. L’an dernier, la part de la consommation d’œufs suisses est même passée de 45 à 57%.

Le secteur a encore une marge de progression. Mais les producteurs estiment aussi que, en matière de ponte par poule, la limite est maintenant atteinte. «A trop forcer sur la sélection, on prend le risque d’avoir des bêtes malades. Autant un peu moins d’œufs, mais des poules qui pondent plus longtemps», estime Gérard Wyss. Un avis partagé par GalloSuisse, qui ne souhaite en tout cas pas des cheptels de 100 000 poules en cage, comme certains pays l’autorisent.

Après le secret de la ponte suisse, reste cependant encore une énigme. Les Romands préfèrent les œufs bruns tandis que les Alémaniques privilégient les œufs blancs. Il faut dire que les poules blanches pondent un peu plus, mais elles sont aussi plus délicates…

«On ne va pas dans mon poulailler si on porte du rouge. Les poules, il ne faut pas les stresser»