Le chemin s'enfonce lentement entre les arolles. La terre humide embaume des bouffées d'humus mêlant pives et rhododendrons. Nous laissons derrière nous la Villa Cassel, nimbée du dernier brouillard matinal. La journée promet d'être radieuse et se prête à la contemplation, alors que Hanspeter Holzhauser nous emmène sur ses traces, à la découverte du glacier d'Aletsch. Hanspeter Holzhauser, géographe, s'est pris de passion pour le plus monumental glacier des Alpes, 86 km2 et 23,2 km de long. Ce chercheur de l'Institut géographique de l'Université de Zurich l'étudie, année après année, depuis maintenant 20 ans:

«Avec les glaciers de Grindelwald, du Gorner ou de Chamonix, Aletsch est l'un des plus intéressants à étudier: on peut y appliquer toutes les méthodes de recherche usitées de nos jours», commente le scientifique. Invités par Pro Natura et le WWF dans le cadre de sa campagne sur le climat, nous descendons lestement le chemin qui zigzague entre les blocs glaciaires et les petits marécages. La forêt d'Aletsch recouvre une moraine vieille d'environ 11 000 ans. Compte tenu de l'altitude, la nature n'y pousse que très lentement: les arbres y vivent d'autant plus longtemps.

Après une demi-heure de marche, Hanspeter Holzhauser nous montre un muret de soutènement qui disparaît sous la végétation. Il s'agit des vestiges d'un bisse utilisé par les habitants d'Oberried, au-dessus de Ried-Mörel. Pour le géographe, une source prodigieuse d'informations. En recherchant l'histoire du bisse dans les archives valaisannes, il a pu en dater la genèse et évaluer la longueur du glacier au Moyen Age et à l'époque moderne. L'«Oberriederi» a été en fonction entre le XIIe siècle et 1580, époque où les contrats concernant les droits d'eau ne le mentionnent plus. Au XIIe siècle déjà? Hanspeter Holzhauser a en effet retrouvé sous un gros rocher un maillet qui a servi à la construction de la canalisation. Analysé au carbone 14, il affiche 800 ans d'âge, ce qui en fait l'une des pièces de bois datées les plus anciennes du Valais. Le chercheur a aussi retrouvé plus bas, accrochés à la falaise, des étais datés de 1510. Ils témoignent de l'existence d'une autre conduite. Pourquoi donc avoir construit dans un lieu si périlleux, si ce n'est par obligation? Le glacier avait donc progressé à cette époque-là, rendant le premier bisse impraticable. Le géographe a vu ses hypothèses historiques et archéologiques converger avec l'analyse des racines et des troncs retrouvés dans la moraine toute proche. Ces morceaux de bois ont été renversés par la poussée glaciaire. La méthode est très précise: elle permet de savoir grâce à la dendrochronologie (étude des cernes) combien de temps l'espace est resté libre de glace.

En descendant quelques mètres encore, on parvient sur la moraine de 1859/60. C'est à cette date en effet que le glacier d'Aletsch a connu une de ses trois plus fortes progressions pendant le petit âge glaciaire (entre 1300 et 1850). L'effet est saisissant. En 150 ans, seuls quelques bouleaux et mélèzes ont réussi à s'implanter dans ce désert. Plus bas encore, alors que le souffle du glacier nous frappe de plein fouet, les saxifrages jaunes et même le génépi ont colonisé le flanc de la moraine. On réalise aussi que, durant un siècle et demi, le glacier a perdu 330 mètres de hauteur.

Le géographe explique qu'un glacier est en perpétuelle mutation. La vitesse d'écoulement, par exemple, est inégale selon l'endroit où l'on se trouve. A la hauteur de la place Concordia, goulet d'étranglement qui reçoit les bassins d'approvisionnement des régions du Mönch et de la Jungfrau, le glacier avance de 200 mètres par an. Vers la langue d'ablation, 70 à 80 mètres/an. Nous retrouvons à environ 1,5 kilomètre de la langue une barre de 12 mètres de long, plantée au début de la saison par les gardiens de la réserve. Divisée en sous-barres au moyen de charnières, elle permet de mesurer de semestre en semestre la fonte effective du glacier. A notre passage, il avait perdu en deux mois trois mètres de glace!

Chaque année, douze mètres s'évaporent au soleil. Cette fonte est compensée par l'arrivée de nouvelles glaces et au bilan, le glacier ne perd que 25 à 30 centimètres de hauteur par année. En combinant toutes les méthodes à leur disposition (historique, archéologique, mais aussi glacio-morphologique – sols et bois fossiles – et glaciologique – analyse de la variation glaciaire depuis 1892), les chercheurs sont à même de recréer l'échelle des oscillations pour ces trois mille dernières années. Ainsi, ils peuvent prouver qu'à l'âge du bronze et à la période romaine, le grand glacier d'Aletsch était plus petit qu'aujourd'hui.

Le glacier poursuit cependant sa régression annuellement. Il a perdu 3,37 kilomètres depuis 1859/60. En scientifique qui s'en tient aux faits, Hanspeter Holzhauser refuse de conclure que l'activité humaine est responsable de cette évolution. «Par sa grande taille, Aletsch répond mal aux variations climatiques. Son oscillation actuelle répond aux changements des années 70, note le chercheur. Pour dire avec précision que l'effet de serre est responsable de cette évolution, il faudra attendre plusieurs décennies.» Beaucoup trop tard en tout cas pour le WWF. Jean-René Uhlmann, responsable de la campagne «Nous sommes le climat!» auprès de cette institution, estime qu'il faut tirer la sonnette d'alarme avant qu'il ne soit trop tard. Que ce soit au Groenland ou dans les Alpes, là où tous les glaciers se retirent sans exception. Le glacier d'Aletsch est-il condamné à disparaître? Hanspeter Holzhauser ne veut pas le croire. A la hauteur de la place Concordia, le monstre mesure 900 mètres d'épaisseur! Et d'ajouter à l'adresse des écologistes: «Pour nous chercheurs, sa régression est du pain bénit: elle nous permet de recueillir du nouveau matériel et de mieux connaître son histoire…»