Il fait peine à voir. Gazon arraché, terre et pierres formant de grands tas boueux, le jardin du Musée d'ethnographie de Genève est sens dessus dessous en attendant de se refaire une beauté d'ici la réouverture de l'établissement, dans quelques mois. Mais avec son directeur mis à pied, son personnel en crise de confiance, des incertitudes généralisées sur le présent et l'avenir, l'intérieur du musée est tout aussi mal en point.

Ces tourments sont, d'abord, ceux d'une branche. «Chacun à sa manière, tous les musées d'ethnographie sont en crise», constate Mondher Kilani, professeur d'anthropologie à l'Université de Lausanne. Révolu, le temps où il suffisait d'aligner les objets exotiques pour faire connaître des cultures lointaines ou en voie d'extinction. «Cela revenait à muséifier des cultures. Aujourd'hui, les musées doivent aussi s'interroger sur leur finalité, sur la pertinence scientifique et culturelle du regard porté. Il leur faut se décloisonner.»

Ne venant pas du sérail, mais disposant d'une solide formation, le directeur mis à pied, Ninian Hubert van Blyenburgh, avait précisément été choisi dans cette optique. Scientifique de formation, s'intéressant à «tous les aspects qui concernent l'humain», il était perçu comme l'homme de l'ouverture. N'était-ce pas lui qui avait fondé et dirigé le Musée de la main, à Lausanne, ou encore la très populaire Nuit de la science?

Sans entrer dans le détail de la dispute, le conflit qui s'est ensuivi entre le directeur et son personnel ne surprend donc personne. «D'une certaine manière, le musée de Genève a les mains liées par l'importance de ses collections», analyse Ellen Hertz, directrice de l'Institut d'ethnologie de l'Université de Neuchâtel. A Genève, ce sont en effet plus de 70 000 objets qui ont été amassés au fil des ans. «L'idée d'exposer peu d'objets fait davantage mal qu'ailleurs. Mais la question reste entière: présenter oui, mais dans quel but?» Selon Ellen Hertz, «l'idéal serait de concilier les deux types de connaissances». D'abord, des savoirs «pointus», liés à tel ou tel type de culture. C'est, grosso modo, la tâche de l'ethnographie. Ensuite, des connaissances davantage «transversales», qui servent plutôt à trouver des liens entre les diverses cultures: on penche alors du côté de l'anthropologie.

Le musée d'ethnographie de Neuchâtel, dont les collections sont bien moins importantes que celles de Genève, s'est fait le champion de cette dernière approche. «Cela consiste à rapprocher l'exotisme et à exotiser le proche», résume le conservateur adjoint, Marc-Olivier Gonseth. Pour lui, désormais, il s'agit autant de gérer «un stock de données» que d'objets. Un musée, explique-t-il, cela sert avant tout «à interpréter des sociétés, y compris la nôtre». Le but? «Combler le fossé entre l'ici et l'ailleurs»; chercher les rapprochements plutôt que les différences.

A Genève, les conservateurs du musée minimisent cependant une éventuelle divergence d'approche: «Ce n'est pas du tout une crise de cette nature», affirme Laurent Aubert, en reconnaissant toutefois que la discipline se trouve bien à un carrefour. Spécialisé en ethnomusicologie, il insiste sur la valeur «patrimoniale» de ses recherches. «Il y a urgence à collecter des objets (ou des formes artistiques) menacés de disparition», estime-t-il. Même si, pour éviter toute attitude colonialiste, cela doit se faire en collaboration avec les populations locales. «Un musée d'ethnographie, dit-il encore, possède des responsabilités particulières vis-à-vis de ses collections. Il ne peut pas se transformer en une galerie expérimentale.»

Une analyse partagée par Christine Détraz, qui parle, elle, de la volonté du nouveau directeur de convertir le musée en «un centre d'interprétation et de débat». «Il n'y a pas besoin d'un musée pour cela», s'emporte-t-elle, en assurant que, durant cette période, «l'histoire du musée a été niée». Ce qui revenait, selon la conservatrice, à «affaiblir son poids scientifique».

Unanimes, les conservateurs insistent cependant: ils étaient prêts à tenter l'aventure. «Mais il nous est vite apparu que notre point de vue ne suscitait pas le moindre intérêt de la part du directeur», commente l'un d'eux.

Même s'il affirme que son bureau «était toujours ouvert à quiconque», Ninian Hubert van Blyenburgh ne cache pas les questions liées aux ressources humaines. Mais le directeur mis à pied revient cependant au débat de fond. «On ne peut plus travailler comme au XIXe siècle», s'exclame-t-il, en parlant d'un «fossé de formation, de conception et de vision». En résumé, dit-il, inventorier et classer les objets des collections n'est qu'un préalable pour passer «à des choses vraiment intéressantes». Cela ne peut se transformer en un but en soi.

Selon Ninian Hubert, qui préparait une exposition pour la réouverture de l'établissement ce printemps, le Musée a présenté ces dernières années des expositions «tout à fait dignes». Mais, dit-il, il a les moyens de devenir «un outil culturel» bien plus important, surtout dans une ville cosmopolite comme Genève. D'autant qu'il est financièrement bien doté: 1,8 million de fonctionnement annuel, auquel s'ajoutent les salaires équivalents à 33,5 postes.

Paradoxe: c'est sur un projet élaboré par Ninian Hubert van Blyenburgh que doivent bientôt se prononcer les élus municipaux et cantonaux pour donner leur accord au futur Musée des cultures. Alors que le rejet populaire du projet de musée à la place Sturm est dans toutes les mémoires, les remous actuels ne seront pas de nature à enthousiasmer les indécis.