La Suisse n’a pas d’idées, mais elle avait un système politique stable. A côté du secret bancaire et de la neutralité, la concordance a longtemps été considérée comme l’un des principaux atouts du pays. Aujourd’hui, à l’instar d’un secret bancaire que les Américains dépècent lentement mais sûrement, et d’une neutralité devenue superfétatoire, la concordance est entrée en agonie. En fait, elle est déjà cliniquement morte, mais les partis cherchent encore par tous les moyens à la maintenir en vie pour mieux servir leurs intérêts partisans. Mais ces gesticulations ne devraient tromper personne. Le système politique suisse a perdu son point d’équilibre. Autrefois, il y avait la «formule magique», expression dont la seule énonciation suffisait à mettre tout le monde d’accord. Aujourd’hui, il faut subir quotidiennement l’énumération d’arguments totalement saugrenus pour justifier l’injustifiable, à savoir la présence au gouvernement d’un parti qui fait 5% des voix ou l’absence au gouvernement d’un second représentant du parti qui en a obtenu 26%.

Qu’on se comprenne bien. Il n’est pas injustifiable de vouloir réélire Evelyne Widmer-Schlumpf, tout comme il n’est pas injustifiable de vouloir refuser à l’UDC un deuxième siège. A chacun son combat. En revanche, ce qui est injustifiable et totalement absurde, c’est de défendre ces positions au nom de la concordance. Vouloir la concordance, c’est vouloir mettre un deuxième UDC à la place d’Evelyne Widmer-Schlumpf. Point final.

D’où cette question: comment se fait-il qu’autant de femmes et d’hommes politiques parfaitement dotés de neurones et au fait du fonctionnement de nos institutions continuent à vouloir associer la concordance à tout ce qu’ils disent? Pour une raison simple: le mot «opposition» est tabou en Suisse. Franchement, il suffit d’ouvrir les yeux pour voir qu’une majorité nette en a marre de l’UDC et veut que les affaires du pays soient gérées sans ce parti. Ce qui signifie, en clair, rejeter ce dernier dans l’opposition. Ce qui serait simple, transparent et efficace.

Or, aujourd’hui, ce n’est pas possible en raison du tabou que personne n’ose briser. Introduire en Suisse un système majorité-opposition? Vous n’y songez pas! Horreur! Malheur! Ce serait le chaos! La fin de la démocratie directe! La fin de la prospérité économique! La fin de la paix du travail! La fin de la Suisse! Aïe, face à de tels risques, mieux vaut continuer à justifier l’injustifiable…

Paradoxalement, les événements de ce mercredi 14 décembre pourraient contribuer à débloquer la situation. En effet, le scénario le plus probable est celui du statu quo, à savoir la réélection d’Evelyne Widmer-Schlumpf et le refus d’accorder à l’UDC un second siège. Quelles que soient les jérémiades proconcordance des autres partis, l’UDC aura raison d’interpréter ce résultat comme la fin de la concordance. Dans la foulée, en bonne logique, elle devrait lui donner l’estocade en passant avec armes et bagages (c’est-à-dire avec Ueli Maurer) dans l’opposition. Nous saurons le 28 janvier 2012, à l’occasion d’un congrès d’ores et déjà planifié à cet effet, si l’UDC se résout à franchir le pas – que le PS n’a jamais osé franchir.

Vilipendée depuis toujours par les médias, punie par la population le 23 octobre dernier et humiliée par le parlement ce mercredi, l’UDC continuera donc à tenir le destin politique du pays entre ses mains. Paradoxe de l’histoire, c’est au parti le plus conservateur qu’il reviendra peut-être de déclencher la modernisation de nos institutions. Une réforme nécessaire et souhaitable pour sortir des faux-semblants actuels et redonner au pays une stabilité politique sans laquelle il ne peut pas y avoir de prospérité économique durable. En fait, entre la dictature annoncée de quatre ou cinq petits partis du centre ne songeant qu’à défendre leurs intérêts propres et l’introduction de nouvelles règles simples et fortes permettant l’alternance entre une majorité et une opposition, le choix devrait sauter aux yeux de tous. Pourvu que l’UDC parte dans l’opposition!

Directeur romand de Farner Consulting SA