A l’exception, peut-être, d’une coprésidence valaisanne au PS suisse, tous les partis politiques seront dirigés par des Alémaniques ces prochaines années. Faut-il s’en émouvoir? Non, répond l’ancien chef de file du PDC Christophe Darbellay dans l’entretien qu’il a accordé au Temps. «D’un point de vue culturel, ce n’est pas idéal. A titre personnel, je regrette qu’il n’y ait pas un meilleur équilibre linguistique. La politique doit refléter la diversité culturelle du pays. Mais un président ne décide rien tout seul. Il y a dans tous les partis des vice-présidents ou vice-présidentes romands qui représentent leur culture», complète le conseiller national Laurent Wehrli (PLR/VD), président d’Helvetia Latina, qui défend les intérêts des minorités latines sous la Coupole.

Il faut ajouter qu’un chef de groupe parlementaire est francophone: le socialiste Roger Nordmann. Et que la nouvelle cheffe de file des démocrates-chrétiens à Berne, Andrea Gmür, est une professeure de français parfaitement bilingue.

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Aux Romands de se mobiliser

Il n’y aurait donc pas de quoi s’inquiéter de la panoplie présidentielle future, composée de Petra Gössi au PLR, de Gerhard Pfister au PDC, de Balthasar Glättli chez les Verts (il sera vraisemblablement élu à ce poste le 28 mars, comme successeur de la Bernoise Regula Rytz), d’un Alémanique encore à désigner à l’UDC et d’un tandem alémanique ou alémanique-romand au PS.

Laurent Wehrli relève cependant que ces présidents sont tous issus du bassin zurichois élargi: Petra Gössi vient du canton de Schwytz, Gerhard Pfister est Zougois, Balthasar Glättli est un pur Zurichois, le successeur du Bernois Albert Rösti sera sans doute en connexion directe avec le clan zurichois qui donne le ton à l’UDC et les deux femmes qui visent un poste de coprésidente du PS, Mattea Meyer (colistière de l’Argovien Cédric Wermuth) et Priska Seiler Graf (qui se présente en équipe avec le Valaisan Mathias Reynard), sont Zurichoises. «La Suisse alémanique est multiple. De ce point de vue, cette centralisation géographique peut se révéler problématique», avertit Laurent Wehrli, qui ajoute que c’est aussi aux Romands de se mobiliser pour présenter des candidatures fortes.

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Or, il y a une inquiétude qui se fait jour dans les couloirs du Palais fédéral. Elle a trait au rôle joué par Berne dans le processus politique national. Pour comprendre l’enjeu, pas si anodin que cela, il faut se replonger dix ans en arrière.

Toni Brunner très isolé

2009: quatre des cinq grands partis sont pilotés par des Latins. Fulvio Pelli au PLR. Christophe Darbellay au PDC, Christian Levrat au PS, et le Genevois Ueli Leuenberger est à la tête des Verts. Face à eux, Toni Brunner, le président monoglotte de l’UDC, paraît bien isolé. Lassé de devoir se rendre à Zurich les soirs de votations fédérales pour en commenter les résultats, le quatuor se mobilise pour que la traditionnelle «ronde des éléphants» soit relocalisée dans la capitale où, particularité sans doute unique au monde, il ne se passe rien le jour des élections fédérales.

Ueli Leuenberger rappelle que la Confédération et la SSR ont investi près de 60 millions dans un centre de presse moderne. Il faut donc l’utiliser et refaire de la ville fédérale le lieu des grands rendez-vous politiques. Il n’y a selon lui aucune raison que les studios de Zürich-Leutschenbach jouent ce rôle sous prétexte que c’est plus commode pour la SSR.

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Cette mobilisation reste sans effet jusqu’en 2011. A quelques mois des élections fédérales, les quatre présidents reprennent l’offensive. Ils sont soutenus par une nouvelle association, Région Capitale Suisse (RCS), qui réunit les autorités du canton et de la ville de Berne ainsi que celles des cantons voisins (Neuchâtel, Fribourg, Valais, Soleure) et des villes de la région. Le maire de Berne, Alexander Tschäppät, déploie de grands efforts pour redonner à sa cité ses lettres de noblesse politique. «Je ne connais aucun autre pays où la télévision de droit public ne retransmet pas les élections fédérales de la capitale», s’étrangle-t-il alors. Mais la manœuvre échoue encore. Le 23 octobre 2011, c’est au studio de Zurich que se réunissent les présidents pour la «ronde des éléphants».

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Région Capitale Suisse restera attentive

Appuyé par les autorités de la RCS, le quatuor ne baisse cependant pas les bras. Il repart au combat. Cette tentative sera la bonne. Le 18 octobre 2015, c’est de Berne que sont retransmis les commentaires politiques ainsi que la fameuse «ronde des éléphants». Un imposant studio électoral temporaire est aménagé dans la salle des pas perdus du Palais fédéral. Les Latins ont remporté une bataille. Rebelote en 2019. La table ronde des chefs de parti est à nouveau organisée à Berne. Elle est diffusée des coulisses du parlement, comme en 2015, mais le dispositif déployé est déjà moins impressionnant que quatre ans plus tôt.

Les représentants de la RCS maintiennent la pression. Ils comptent sur l’appui des partis politiques, comme en 2011. Alors, comme ceux-ci seront en mains de personnalités alémaniques quasiment toutes issues de la même région, ils craignent un possible retour des studios électoraux à Zurich. Cette crainte est accentuée par les mesures d’économies demandées à la SSR, qui se traduisent par le déplacement de certaines rédactions de Berne sur les rives de la Limmat. «Le risque que le studio électoral retourne à Leutschenbach est bien réel. Nous y serons attentifs», promet Laurent Wehrli.

«La concentration des présidences de partis autour du Grand Zurich est une préoccupation, surtout pour la présence médiatique à Berne», acquiesce le conseiller d’Etat neuchâtelois Laurent Favre, coprésident de RCS. L’autre coprésident, le maire de Berne Alec von Graffenried, se dit moins inquiet: «La provenance des présidents ne joue pas un grand rôle. Ils savent qu’ils doivent se déplacer à Berne pour commenter les résultats des élections.»

Qu’en dit la SSR? «Un regroupement à Zurich des unités d’entreprise de la SSR et de la ronde des présidents de parti paraît peu probable dans le cadre des élections fédérales de 2023. La SSR, comme les autres médias, est en outre «invitée» au parlement le jour des élections. Il appartient donc aussi aux Services du parlement de garantir l’accès à ses murs aux studios TV et radio pour cette journée spéciale», déclare sa porte-parole, Lauranne Peman.