Femmes

«Pouvons-nous risquer de faire grève le 14 juin?»

Se mettre en grève et s’exposer à un licenciement, ou se taire et s’exclure du grand mouvement féministe national prévu en juin? Une ouvrière, une aide-soignante et une femme de chambre s’expriment anonymement sur leur organisation en vue de cette manifestation

Jocelyne*, 51 ans, est déléguée syndicale dans l’un des grands groupes horlogers du Sentier, dans la vallée de Joux. Le 14 juin, jour de la grève des femmes, elle et ses collègues ne se mobiliseront pas, par crainte des représailles de leur employeur.

«On a peur de faire grève. Je vois bien que des dizaines de milliers de femmes se retrouveront dans les rues de Suisse pour manifester, mais on ne sera pas des leurs. Ce n’est pas par manque de soutien, ou parce qu’on ne se sent pas concernées par leurs revendications, mais nous ne sommes pas logées à la même enseigne. Nous sommes précarisées, faire grève équivaudrait à nous faire convoquer aux ressources humaines et recevoir au mieux un avertissement, au pire être renvoyées. A mon âge et dans ma situation, je ne peux pas me permettre de prendre ce risque. Ce qui est triste, c’est que nous sommes des centaines dans ce cas.»

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Nous ne sommes plus que des matricules, licenciées au moindre problème

Jocelyne, employée de l'industrie horlogère

Jocelyne travaille à 100% pour 4300 francs brut par mois, elle a onze ans d’expérience dans sa boîte. Elle craint pour l’avenir des femmes ouvrières. «Les ressources humaines glissent aux nouvelles recrues qu’il est mal vu de se syndiquer. Je ressentais plus de considération lorsque j’ai commencé à travailler il y a trente ans. Nous ne sommes plus que des matricules, licenciées au moindre problème. Nous n’avons plus le droit de parler durant le travail, ni d’écouter de la musique, ce qui était une tradition dans notre secteur, je me sens brimée. A la vallée de Joux, dans les industries horlogères, les conditions sont devenues précaires et le fossé se creuse toujours plus entre les chefs et nous. Depuis toujours, ce sont les femmes qui ont mené les grandes batailles: j’ai l’impression que nous devrions nous mobiliser, faire quelque chose, mais je ne sais pas bien par où commencer.»

Triste ironie, vu que le manifeste de la grève du 14 juin, rédigé par les collectifs romands pour une grève féministe et des femmes, prend justement appui sur le constat que les femmes sont exposées au sexisme, aux discriminations, aux stéréotypes et aux violences notamment sur le lieu de travail.

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A la vallée de Joux, «aucune grève n’est prévue le 14 juin»: le syndicat Unia au Sentier a prévu de se mobiliser «durant la pause de midi sur la place du village».

Grève de papier pour les infirmières

Dans l’EMS où travaille Lucie*, 32 ans, parmi ses collègues aides-soignantes non plus il n’y aura pas de grévistes le 14 juin. Pour une raison bien simple: elles ne sont que des femmes à travailler dans le service. «C’est plus par solidarité entre nous que l’on ira toutes travailler, sinon cela fera du travail supplémentaire pour celles qui restent et mettra en danger la santé de nos résidents.» Concernées par les revendications du manifeste, elles ont pensé à une autre manière de se mobiliser. «Nos collègues infirmières feront la grève de papier, elles ne tiendront pas à jour les dossiers et ne feront que la transmission orale sur l’état de santé du patient. Autre mesure: nous ferons toutes une minute de silence en restant immobiles.»

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Demander congé: une absurdité!

«Les femmes bras croisés, le pays perd pied!» scande le manifeste du 14 juin. Avec une minute de silence dont les directeurs d’établissement n’auront peut-être même pas vent, les effets escomptés de la grève n’auront pas lieu. Pourtant, le personnel féminin des établissements médico-sociaux n’est parfois toujours pas sur un pied d’égalité avec les hommes.

C’est le cas de Susana*, femme de chambre dans un EMS appartenant à la ville de Genève depuis dix-sept ans. «Les hommes ont un contrat de travail d’«employés de maison», nous sommes «femmes de chambre». Ils nettoient les parties communes de l’EMS avec des machines qu’ils conduisent, nous passons les pattes et les serpillières. Nous sommes dans la même classe de salaire, mais eux bénéficient systématiquement du haut de la fourchette, et nous du bas. Nous avons des horaires coupés car nous devons revenir le soir de 17h à 19h, tandis qu’eux ont des horaires continus. Nous sommes plus de 80% de femmes dans le nettoyage, et tant mieux si le 14 juin tout reste sale: moi je ferai grève!»

Les employeurs de Susana ont fait passer une circulaire. Celles qui veulent prendre sur leurs journées de congé pour faire grève s’inscrivent, il y a un nombre de places limité «pour assurer le bon déroulement de la journée». Susana dénonce «une absurdité». «Le but de la grève c’est de leur faire peur, de faire en sorte que rien ne fonctionne pour qu’ils se rendent compte de l’importance de leurs employées.»

* Noms connus de la rédaction.

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