Une provocation? Une esquive? Une proposition sans lendemain? Ou le début d'un processus? En laissant entendre que, en cas d'exclusion du parti suisse, l'UDC grisonne pourrait fusionner avec les radicaux, Christoffel Brändli a suscité une vague de questions. Difficile d'y voir un geste non réfléchi de la part du président du Conseil des Etats, dont le parcours atteste qu'il n'est pas l'homme de «coups» inconsidérés. En attendant le verdict du comité central de l'UDC sur le sort de la section grisonne, le 1er juin, les spéculations vont bon train. En cas de transfert, Christoffel Brändli emmènerait-il ses collègues de l'UDC grisonne, Brigitta Gadient et Hansjörg Hassler, dans son sillage? Que deviendrait Eveline Widmer-Schlumpf? Et qu'en pensent, au juste, les radicaux?

Un «régionaliste libéral»

Le principal intéressé ne réagit plus depuis que sa proposition a paru dans la Südostschweiz, jeudi. Mais son intention est claire: il s'agit d'empêcher l'UDC de se débarrasser de la section grisonne sans conséquences. Christoffel Brändli a mis du temps à sortir du bois. Lui dont certains prétendent qu'il aurait préféré qu'Eveline Widmer-Schlumpf démissionne d'elle-même de l'UDC plutôt que d'entraîner toute une section vers l'expulsion, a néanmoins trouvé le moyen de reprendre la main.

En affirmant qu'il serait plus logique de dissoudre la section grisonne en cas d'exclusion et de rejoindre les rangs du PRD plutôt que de s'isoler dans un parti cantonal, Christoffel Brändli semble chercher une solution pour son propre cas. Présider la Chambre des cantons en tant qu'«apatride politique» n'est pas du meilleur effet. Et l'exercice de la présidence de Santésuisse exige des soutiens partisans clairs.

Or, à regarder le registre des intérêts et la trajectoire professionnelle de ce citoyen de Landquart, on se dit que l'homme a presque tout du radical. Conseiller en entreprises, actif aussi bien dans l'immobilier que dans la branche touristique et l'énergie, lui qui avait été l'initiateur de la session parlementaire à Flims a cependant avant tout placé son mandat sous le signe de la défense des intérêts de son canton - et des régions périphériques en général.

Il n'en reste pas moins: son profil de «régionaliste libéral» ne jurerait pas avec l'étiquette radicale. En tout cas, il se fondrait plus facilement dans le moule que ses collègues Brigitta Gadient et l'agrarien Hansjörg Hassler. Si la première n'a pas encore livré de projets, le second préférerait développer «l'opération Bubenberg», lancée par les modérés bernois. Hansjörg Hassler y croit: selon lui, il y aurait de la place pour un nouveau parti national qui serait constitué de personnalités, grisonnes, bernoises, vaudoises et autres, représentant l'aile libérale de l'UDC. Mais les chances que ce parti voie le jour paraissent extrêmement minces. Faute d'une masse critique d'élus, de moyens financiers et d'un réel créneau politique.

Le risque Widmer-Schlumpf

Rejoindre les radicaux serait moins hasardeux. «Nous sommes un parti cantonal établi, qui a du succès et un profil clair. Quiconque partage nos idées est bienvenu, assure d'ailleurs Michael Pfäffli, président du PRD grison. Néanmoins, pondère-t-il, les déclarations de Christoffel Brändli s'adressent pour l'instant à son propre parti davantage qu'aux radicaux. Il s'agit d'une forme de mise en garde lancée à la direction de l'UDC.» Michael Pfäffli veut maintenant attendre le 1er juin. «Si la section grisonne est exclue et signale, à ce moment-là, un intérêt réel à nous rejoindre, nous en discuterons également avec le PRD suisse.»

L'enjeu, pour les radicaux, n'est pas négligeable. En récupérant ne serait-ce que deux ou trois élus, le groupe parlementaire libéral-radical serait à nouveau plus fort que celui du PDC. Et donc, sur le papier, son second siège gouvernemental serait moins contestable. Le conseiller aux Etats Didier Burkhalter n'infirme pas. «Si Christoffel Brändli et d'autres veulent se joindre à nous, la question mérite d'être étudiée. Pas seulement parce que le PRD y gagnerait, mais parce qu'il s'agit de trouver une solution digne pour des élus qui sont méprisés...»

Néanmoins, il s'agirait de faire très attention à ce qu'Eveline Widmer-Schlumpf ne s'approche pas. Le pire qui puisse arriver au PRD serait que les autres partis lui prêtent tout à coup trois sièges. Dans pareille situation, le siège que laissera vacant Pascal Couchepin serait sans doute perdu. Didier Burkhalter veut y voir un risque marginal: «Eveline Widmer-Schlumpf ne viendra pas chez nous. Cela contredirait sa ligne. Elle a souligné qu'elle resterait UDC. Elle a même dit qu'elle avait accepté son élection pour le bien de son parti. Si elle tourne casaque, elle apparaîtra véritablement comme quelqu'un qui a trahi son parti.»

Pour Martine Brunschwig Graf, vice-présidente du groupe libéral-radical, il est urgent d'attendre: «Avant d'évoquer ce qui pourrait se passer sous la Coupole fédérale, laissons les Grisons régler cela entre eux. Si deux partis, comme les libéraux et les radicaux à Neuchâtel, souhaitent suivre la même voie, il ne faut pas les en empêcher. Mais la décision doit être prise en fonction d'une communauté de valeurs. Si cela se fait, je ne vois pas pourquoi nous n'en prendrions pas acte dans le groupe parlementaire, en l'élargissant. Mais notre stratégie n'a jamais été de débaucher qui que ce soit. Alors patientons...»