Et si tout ce battage était exagéré? Et si l’omniprésence, en particulier, du président de l’EPFL, Patrick Aebischer, dans les médias ces derniers jours relevait de l’hyperactivité, voire de la complainte corporatiste? Depuis l’annonce, par la Commission européenne le dimanche 16 février, du gel des négociations sur les accords Erasmus+ (mobilité des étudiants) et Horizon 2020, s’agissant des programmes scientifiques et technologiques, la panique croît chaque jour dans les couloirs et sur les campus. Est-elle vraiment fondée? Concernant la recherche, si la Suisse perdait son statut d’Etat associé – presque équivalent à celui d’Etat membre –, Berne ne pourrait-il pas simplement compenser les montants qui ne seraient plus versés par Bruxelles? Les hypothèses en ce sens ont été évoquées lundi lors d’une rencontre entre Johann Schneider-Ammann et des responsables académiques.

En fait, l’argent ne constitue pas le seul aspect de la question, répondent en chœur les universitaires. La conséquence de la crise ouverte avec l’UE, dans le domaine de la recherche, montre le poids général qu’a acquis l’Europe dans le paysage national de la science.

A la fin de l’année passée, l’UE a clos le 7e programme-cadre pour la science et la technologie, qui avait été doté de 50 milliards d’euros. La Commission prévoit un investissement encore plus massif pour son successeur, Horizon 2020, soit près de 80 milliards d’euros. Les premiers appels à candidature pour certaines bourses sont fixés au 25 mars, raison pour laquelle les responsables académiques ont interpellé le Conseil fédéral: dans le flou qui règne aujourd’hui, les chercheurs ne savent pas s’ils recevront des fonds – et avant même de parler d’argent, ils ignorent si leurs projets seront évalués.

La consigne des directions des hautes écoles reste de continuer à préparer les dossiers, comme à l’ordinaire. Il est en effet déjà arrivé que la signature formelle de l’accord sur la science intervienne après le démarrage d’un programme-cadre, avec effet rétroactif. Contactée par Le Temps, la Direction ­générale de la recherche et de l’innovation, à la Commission européenne, renvoie à la décision politique de lier la suite des travaux à la question de la Croatie. Elle signale un protocole daté du 28 janvier selon lequel, «aussi longtemps que les accords de participation ne sont pas en place», les Etats sont considérés comme associés – avec, toutefois, la mention d’un délai à ce sujet.

Même si l’ampleur réelle des retours financiers de Bruxelles à la Suisse n’est pas claire (lire l’encadré ci-dessous), on sait que les institutions helvétiques profitent des fonds européens. Elles retirent un peu plus d’argent que le pays n’en verse au pot commun. Lors du dernier pointage en date, mi-2012, la Suisse comptait 2678 participations, se situant au 9e rang sur 26. Quel que soit le critère, elle devance toujours les autres pays associés, dont Israël et la Norvège. En termes de taux d’acceptation des requêtes, elle pointe même en 4e position, après la Belgique, les Pays-Bas et la France, devant l’Allemagne et le Royaume-Uni.

Les fonds européens consistent en soutiens à des projets liant plusieurs centres de recherche, ou associant des entreprises qui participent aux travaux et pourraient commercialiser les résultats. Il peut aussi y avoir les projets amiraux, tels que le Human Brain Project piloté par l’EPFL, avec sa promesse de 1 milliard d’euros.

Un autre canal dont l’importance croît au fil des ans est celui des bourses de l’European Research Council (ERC): pour les sept ans à venir, l’UE leur réserve plus de 13 milliards d’euros. En nombre absolu de travaux soutenus par ces bourses, la Suisse est en cinquième place.

Les responsables académiques ne cessent de se vanter de cette position du pays, certes extraordinaire. Cependant, ces temps, cette situation enviable des riches Suisses pourrait aussi leur coûter cher. Même si les sommes captées par les institutions helvétiques demeurent modestes en regard du total, certaines nations, et des compétiteurs d’autres universités, seraient certainement ravis de voir ces fonds revenir dans le circuit des pays membres de l’Union. «N’oubliez pas que nous avons affaire à des pays qui cherchent à renflouer leurs finances publiques», souligne un connaisseur de ces mécanismes.

En Suisse, les EPF sont les principales bénéficiaires de ces aides, à 40% du total, suivies par les universités (28%). Les fonds européens représentent la deuxième source des financements publics autres que les budgets ordinaires, après le Fonds national.

Dans certaines institutions telles que l’EPFL, les enveloppes de Bruxelles sont même équivalentes, ce qui montre l’importance qu’elles ont acquise dans le fonctionnement de la recherche. Des enquêtes ont indiqué que 70% des participants suisses n’auraient pas réalisé leur projet de recherche sans les programmes européens. Et, puisque les activités sont croisées, les fonds permettent aussi aux laboratoires suisses d’attirer des talents.

A l’Université de Neuchâtel, le primatologue Klaus Zuberbühler explique: «Je connais plusieurs personnes qui veulent postuler aux bourses ERC pour venir à Neuchâtel. Ne pas pouvoir concourir pour le prochain round serait un désastre, non seulement pour les chercheurs locaux qui conduisent des travaux en Suisse, mais aussi pour ceux qui veulent venir mener leurs projets en Suisse.» Lui-même dispose d’une bourse ERC jusqu’en 2017, «mais je me demande jusqu’où iront les conséquences» de l’absence d’accord. Depuis son arrivée à Neuchâtel, ce spécialiste du langage non humain a déjà amené des moyens non négligeables à la petite université. Les bourses ERC peuvent atteindre 2,5 millions d’euros pour cinq ans, une somme douillette. Et les directeurs d’école les apprécient d’autant plus que la part qui revient à leur caisse centrale (l’«overhead», selon une pratique répandue dans les universités) est de 20%.

A l’Université de Genève, le laboratoire de Radovan Cerny va passer de six à huit spécialistes. Venu de Prague il y a 20 ans, cet expert en cristallographie est impliqué dans un pôle national en sciences des matériaux, par exemple pour le stockage de l’hydrogène. Afin de faire grandir son équipe, il bénéficie notamment de soutiens pour la mobilité des chercheurs, les bourses Marie-Curie («actions Marie Sklodowska-Curie», selon le nouveau nom réclamé par la Pologne). «En physique ou en chimie, nous avons peu d’étudiants suisses… Et la science ne peut pas être nationale», plaide-t-il.

Même si la Confédération compensait les montants qui devraient venir de Bruxelles, ce qui était la pratique avant 2004 et l’accession au statut de membre associé, les scientifiques basés en Suisse tireraient la langue. En raison de l’importance de ces mobilités dans l’espace européen. Mais aussi parce qu’ils pourraient être privés du rayonnement qu’apportent, notamment, les bourses du type ERC: «L’argent peut venir de Berne», lance Patrick Aebischer, «mais nous avons absolument besoin des évaluations.» Au risque d’une provincialisation. Et d’une perte d’influence, ajoute Radovan Cerny: «La Suisse ne pourrait plus siéger dans les instances européennes et, à terme, perdrait certainement la possibilité de lancer et d’héberger de grands projets.»

«N’oubliez pas que nous avons affaire à des pays qui cherchent à renflouer leurs finances publiques»

«Ne pas pouvoir concourir pour le prochain round serait un désastre»