«Je vais à mon tour déposer plainte pour diffamation.» Khaled Amraoui ne se laissera pas manger tout cru. Ce graphiste tunisien, installé en Suisse depuis 1992, au bénéfice d'une demande d'asile, est en effet la cible, en compagnie de deux autres proches, d'une triple plainte.

Le directeur du Centre islamique de Sion, Mohammed Tounsi, une des fondatrices du même centre, Fatiha Jordan, et, dans la foulée, le conseiller d'Etat Jean-René Fournier l'accusent d'extrémisme et d'incitation à la haine raciale et au crime. Mohammed Tounsi évoque «menaces et agressions verbales», Fatiha Jordan parle de prêches tournant à la «diabolisation des Occidentaux», prônant la supériorité de «la loi d'Allah» sur «tout type de Constitution», d'invitation faite «aux maris de préserver leurs femmes et leurs filles» et de refus «de parler en français, considérée comme une langue de renégats». Jean-René Fournier évoque, lui, des attaques «portées contre la Suisse et le Valais», considérés comme «une terre peuplée de renégats et de mécréants».

«Affirmations mensongères», rétorque Khaled Amraoui. Elles seraient motivées par «des querelles concernant l'administration du centre et opposent cinq personnes – toutes de nationalité algérienne – à un autre groupe, composé de diverses nationalités, dont je fais partie». Des tensions qui se sont envenimées lors du dernier ramadan: chacun des deux camps rejette sur l'autre la volonté de museler l'adversaire, de lui dénier le droit de s'exprimer. Deux soirs de suite, il y a eu intervention de la police. Khaled Amraoui estime que cette querelle n'aurait jamais dû sortir du centre: «Le groupe des Algériens entend ainsi recevoir l'appui des autorités pour prendre le contrôle du centre en utilisant un contexte international critique.»

Sur le fond, Khaled Amraoui réfute une à une les accusations d'extrémisme: «La haine raciale? C'est contre notre foi. L'islam enseigne à respecter ceux qui vous ont secouru et protégé. Je ne ferai jamais rien contre la Suisse et le Valais.» Il invoque ensuite sa biographie, qui serait incompatible avec le profil d'un prédicateur extrémiste: «Moi, je suis né en Tunisie dans un quartier juif. Là-bas, juifs et musulmans vivent ensemble, on n'arrive pas à les distinguer, ils ont les mêmes coutumes. C'est en arrivant ici que j'ai compris pour la première fois ce que pouvait être le racisme, un regard négatif porté sur les autres.»

Quant aux accusations de prêcher la réclusion des femmes dans les maisons, l'obligation de porter le voile ou l'interdiction de parole, il évoque aussi sa situation personnelle: «Ma femme, en Tunisie, était speakerine à la TV puis à la radio nationale, elle avait son travail, sa vie. Comment pourrais-je ici lui interdire de sortir?» Et puis, il y a ses trois filles: deux sont gymnasiennes, et la troisième a obtenu son diplôme de commerce.

Khaled Amraoui, qui prêche environ une fois par mois, va jusqu'à retourner l'accusation d'extrémisme contre ses détracteurs: «On me reproche souvent de ne pas être un vrai musulman, d'avoir l'esprit trop occidentalisé, on me reproche mes cheveux trop longs, de fumer la pipe, etc.»

Notons encore que Khaled Amraoui ne comprend pas bien la réponse faite par Jean-René Fournier dans Le Matin dimanche – «C'est plutôt un artiste» – à la question de savoir si le conseiller national UDC Oskar Freysinger était raciste: «Il y a deux poids deux mesures. Freysinger a approuvé les affiches sur ben Laden, celles sur les mains colorées se tendant vers les passeports. Quand des musulmans ont ce type de comportement, on ne les traite pas d'artistes mais d'extrémistes.»

Néanmoins, si on l'interroge sur les grands sujets qui fâchent, le prédicateur reste très prudent. La lapidation? «Ce genre de questions concerne les gouvernements, pas les croyants. L'Arabie saoudite interdit par exemple aux femmes de conduire. Moi, ma femme conduit.» La supériorité du Coran sur les Constitutions étatiques? «L'islam est toujours pour le dialogue.»

Mais l'argument le plus véhément de Khaled Amraoui consiste en une sorte de preuve par l'acte: «Lorsque j'ai déposé ma demande d'asile, j'ai expliqué que j'avais choisi la Suisse en raison de sa neutralité. Il serait dommage que des affaires comme celle du centre de Sion contribuent à la faire changer, contribue à créer de la peur dans la population suisse à propos des musulmans. Et le Valais, malgré le souhait de ma femme, qui voudrait plutôt habiter Lausanne ou Genève, j'y tiens. C'est un pays de conservateurs où règne le calme, où il n'y a pas trop de mélange. Je veux que mes filles fassent partie de cet univers-là. Pourquoi irais-je prêcher contre la population et la Constitution valaisanne?»

Enfin, dans une lettre ouverte, Khaled Amraoui va demander la fermeture pure et simple du centre de Sion, selon lui peu fréquenté et qui ne servirait qu'à alimenter tensions et malentendus entre les communautés.

Confronté à ses arguments lundi soir sur RSR1, Jean-René Fournier a mis un peu d'eau dans son vin, estimant que ce serait désormais «à la justice d'établir les faits».