Travail

La préférence indigène, un gros enjeu politique

Personne ne sait encore si la «préférence indigène light» pourra faire baisser le chômage. Mais son enjeu politique n'en sera que plus fort: la Suisse doit prouver qu'elle maîtrise l'immigration, tandis que les entreprises redoutent une effroyable bureaucratie

Elle est née en réponse à l’initiative de l’UDC «Contre l’immigration de masse», approuvée par le peuple le 9 février 2014: la «préférence indigène light». Trois ans durant, le Conseil fédéral a tenté en vain de trouver une mise en œuvre eurocompatible à l’initiative, avant que le parlement ne finisse par développer ce concept dont tout le monde se demande quel sera son degré d’efficacité: pour donner une priorité aux chômeurs résidant en Suisse, les entreprises travaillant dans une branche au taux de chômage supérieur à 8% sont tenus d’annoncer les postes vacants aux offices régionaux de placement (ORP) avant de les mettre publiquement au concours.

C’est bien connu, le diable se cache dans le détails. Et il reste de nombreux points d’interrogation. Ainsi, l’hôtellerie avoue un problème avec le tourisme saisonnier, qui nécessite l’engagement d’un personnel en hiver et en été pour environ six mois par année. La plupart du temps, les hôteliers réengagent ainsi de fidèles employés européens année après année. «Or, ils sont désormais contraints d’annoncer ces postes aux ORP alors qu’ils ont déjà un candidat qui les satisfait. Cela n’a pas de sens», déplore Bettina Baltensperger, responsable du service juridique de la faîtière Hotelleriesuisse. Celle-ci souligne pourtant l’attitude «compréhensive» du Secrétariat d'Etat à l'économie (Seco) face aux réalités du terrain.

Notre éditorial en février: La préférence indigène, cette expérience à risques

Une liste de professions obsolète

Autre problème: la «nomenclature» des professions touchées par un chômage de plus de 8%, donc soumise à l’obligation d’annonce. Le Seco a dressé une longue liste de 271 métiers. Il en distingue 37 dans la seule horlogerie, et même encore 10 dans la catégorie des aides agricoles, où l’on déniche des activités d’un autre siècle comme «trayeur» ou «valet de ferme». «Certaines professions de cette liste n’existent plus aujourd’hui», relève Peter Kopp, membre de la direction de l’Union suisse des paysans (USP). Raison pour laquelle l’USP aurait préféré qu’on attende la révision de cette nomenclature des métiers avant de mettre en vigueur l’obligation d’annoncer.

C’est bien là le piège dans lequel les autorités fédérales risquent de tomber. Si le Seco et l’Office fédéral de la statistique (OFS) ne disposent pas de données précises quant au chômage affectant chaque métier spécifiquement, ils risquent d’imposer des contraintes administratives inutiles aux PME notamment. «Dans notre liste, il y a quelques professions où le chômage est inférieur à 8%, mais nous attaquons à ce problème», promet le Seco.

Un «monstre bureaucratique»

Personne ne le dit ouvertement. Mais sous le couvert de l’anonymat, certains petits patrons craignent que cette «préférence indigène light» n’accouche d’un «monstre bureaucratique», ce d’autant plus que la Suisse affiche un chômage de 2,4%, un taux que certains économistes considèrent déjà comme «incompressible». Pourtant, au front du marché du travail, les partenaires sociaux veulent y croire: «Il faut respecter la volonté du peuple, et mettre en œuvre ce que le parlement a décidé. Appliquons cette solution sans a priori et tirons le bilan dans un an», déclare le vice-président d’Unia Aldo Ferrari.

«Même si nous sommes conscients que cette solution entraîne une charge administrative supplémentaire, c’est un moindre mal», note pour sa part Bernard Rüeger, entrepreneur et vice-président d'Economiesuisse. A Berne enfin, le Seco ne veut pas entendre parler d’un exercice alibi: «La préférence indigène offrira à de nombreux chômeurs de meilleures chances de se réintégrer sur le marché du travail.»

L’enjeu de la «préférence indigène light» est éminemment politique, ainsi que le résume le conseiller national Olivier Feller (PLR/VD). Alors que l’UDC a lancé une initiative visant à résilier l’accord sur la libre circulation des personnes, ses adversaires doivent désormais prouver qu’ils tentent de limiter l’immigration. «Si nous voulons éviter l’acceptation d’une telle initiative, nous devons vraiment démontrer que tous les Européens qui viennent travailler chez nous ne volent pas un emploi à un résident en Suisse».

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