Promeneurs, baigneurs et plates-bandes fleuries. Sous le soleil estival, la rive gauche de la rade genevoise ne laisse pas deviner à l’œil profane les trésors qu’elle recèle. A quelques encablures de la berge, des centaines de pilotis préhistoriques se cachent pourtant dans le lit du lac et témoignent de notre lointaine histoire. En septembre, une équipe archéologique de l’Université de Genève plongera sous les flots pour achever, d’ici à décembre, la fouille de sauvetage entamée en 2009 d’un village bâti sur pilotis il y a quelque 3000 ans, sur le site bien nommé du Plonjon. Aujourd’hui immergé, il se love sur un haut-fond, le Banc de Travers, qui franchit la Rade de part en part.

Ces vestiges, préservés durant des siècles, sont menacés. L’urbanisation des rives au XIXe siècle a modifié les courants lacustres et renforcé l’érosion: si rien n’est fait, tout sera émietté sous peu. Le financement de la préservation du village préhistorique est lié à un projet balnéo-portuaire qui empiétera sur une partie de ce site voué à disparaître. Voté par le Grand Conseil en 2009, il est bloqué par deux recours. Lors d’une fouille normale, les experts n’exploitent qu’une partie du site; dans le cadre d’un sauvetage, on récupère tout, et ce n’est pas une sinécure. Seul un autre site lémanique, à Préverenges (VD), a eu droit à un tel traitement.

Responsable du projet, Pierre Corboud estime que de 2000 à 2300 pilotis ont survécu sous l’eau. L’archéologue de l’Université de Genève et son équipe ont déjà extirpé et daté 1600 d’entre eux. Seuls 150 à 200 de ces pieux seront conservés au final, dans les laboratoires spécialisés les plus proches, à Lucens (VD) et Grenoble. «C’est un pourcentage élevé; on garde les plus beaux, ceux qui portent les traces les plus significatives de travail», précise celui qui réalise un rêve d’enfance en menant ces recherches. Les tronçons boisés, qui peuvent atteindre 3 mètres de longueur, ont été taillés à une extrémité à la hache de bronze pour faciliter leur implantation, par un mouvement rotatoire, dans le sol meuble de la rive.

A peine échafaudé lors de la découverte des premières stations littorales au XIXe siècle, le mythe des villages bâtis sur l’eau s’est effondré. Les habitants du Plonjon vivaient sur la rive d’un lac qui était alors dépourvu d’émissaire: la douceur d’un climat sec et la végétation alors plus luxuriante du bassin-versant favorisaient l’évaporation et dispensaient le Léman de se dévider. Les pilotis étaient les fondations de cabanes dont le plancher surélevé au-dessus du sol permettait d’échapper aux remontées saisonnières du lac, avec des différences de 2,70 mètres entre l’étiage et les hautes eaux. Au fil du temps, le niveau du Léman a varié davantage encore: sa rive s’est parfois trouvée de 4 à 6 mètres en dessous du niveau actuel, mais aussi jusqu’à 3 mètres plus haut, comme à l’époque romaine.

Lors des fouilles, chaque pieu prélevé est situé et daté. Les analyses dendrochronologiques, basées sur les anneaux de croissance des arbres, offrent une grande précision de datation. Contrairement à ce que l’on pensait, le village semble avoir été occupé sans grande interruption durant au moins deux gros siècles. La compilation des données, qui sera effectuée l’an prochain, permettra de se faire une idée précise du plan évolutif des habitations. A priori, l’établissement s’étendait sur une zone de quelque 250 mètres de long, perpendiculaire à la rive moderne. Son flanc nord, le long de l’ancien rivage, semble avoir été protégé par une palissade. Le village même se trouvait près du centre actuel de la Rade, alors que les pieux proches de la rive actuelle, au tissu moins dense, seraient les vestiges d’une zone de passage à travers un terrain marécageux. L’édification de ce dernier secteur remonte à la fin du peuplement du site. Au Plonjon, les pilotis les plus anciens datent de 1060 avant notre ère, les plus récents de – 858. Vers cette date, toute la rade actuelle semble s’être dépeuplée. Et le constat vaut, durant le même siècle, pour d’autres sites palafittiques des lacs de Neuchâtel et du Bourget. Une dégradation climatique serait en cause. Ces villageois se sont-ils exilés? Pas forcément. Mais leurs habitats ultérieurs n’ont pas joui des mêmes conditions de préservation que les fondations abandonnées à la montée des eaux.

Outre les pieux, plus de 500 objets de bronze ont été découverts au Plonjon. Pierre Corboud exhibe fièrement des exemples de ces bracelets, épingles et autres pendeloques, très finement ciselés, «typiques du bronze final» et témoignant d’une «maîtrise remarquable du travail» de cet alliage. Ces objets ne permettent toutefois pas d’identifier une culture particulière, tant les techniques et les formes se sont largement diffusées à l’époque.

Les résidents du Plonjon et des autres sites de la Rade gardent donc leur part de mystère. Sont-ils nos ancêtres? Peut-être. Etaient-ils Indo-Européens? C’est vraisemblable, mais pas certain. Plus que le bronze, c’est la céramique qui permet de tisser des liens entre les peuplades qui coexistèrent à l’époque dans la région. Au Plonjon, on n’a retrouvé que des tessons fort érodés. On sait que les Genevois de la fin de la préhistoire entretenaient des relations avec tout l’axe rhodanien, du Valais au monde méditerranéen dont ils semblent avoir été originaires. Ils auraient eu des contacts plus ténus avec leurs contemporains du Jura français. Une certitude: comme nous, ils appréciaient les rivages.

Le village semble avoir été occupé sans grande interruption durant au moins deux gros siècles