Histoire

Le premier lanceur d’alerte est né en 1515

La commune de Vandoeuvres à Genève fête Sébastien Castellion. Défenseur de la liberté de conscience, précurseur de la laïcité, il s’était opposé à Calvin et l’a chèrement payé. Le pasteur Vincent Schmid a décidé de lui rendre hommage

Le premier lanceur d’alerte est né en 1515

Jubilé La commune de Vandœuvres, à Genève, fête Sébastien Castellion

Défenseur de la liberté de conscience, il s’était opposé à Jean Calvin

Dans les larmes et la solennité sentencieuse qui suivirent l’attentat de Charlie Hebdo , une phrase fit florès sur la Toile: «Tuer un homme, ce n’est pas défendre une idée, c’est tuer un homme.» La petite proposition avait tout l’air d’un aphorisme contemporain, elle n’était d’ailleurs jamais référencée. L’eût-elle été que bon nombre auraient été surpris de son auteur: sieur Sébastien Castellion, né en 1515 dans un village de Savoie. Le «premier lanceur d’alerte contre l’intolérance» est donc un gars du XVIe siècle.

C’est en tout cas le portrait saisissant qu’en dresse Vincent Schmid, pasteur à la cathédrale Saint-Pierre à Genève. Grand admirateur du personnage, il est bien placé pour savoir qui était son plus éminent adversaire: Jean Calvin, dont il occupe aujourd’hui la chaire. C’est à Castellion, ce «génie marginal qui le premier prêcha la liberté de conscience, qui par-là osa tuer le père et à qui on n’a jamais pardonné», que le pasteur veut aujourd’hui rendre hommage. Il est parvenu à convaincre la commune de Vandœuvres, où Castellion a servi, de commémorer les 500 ans de sa naissance. Un cycle de conférences est prévu du 26 au 31 mai, et le parvis du temple verra même un buste à sa mémoire, réalisé par le sculpteur François Bonnot. C’est bien le moins, pour «cet ancêtre absolument prodigieux, à qui Genève n’a même pas daigné offrir une rue», dit l’homme de foi. Et pour cause: consacrer Castellion revient à démythifier Calvin.

Retour historique. Etudiant à Lyon à l’heure où les premiers bûchers torturent à mort les luthériens, le jeune Castellion se met en tête de rencontrer Calvin, qui lui semble être le garant de la liberté spirituelle. Il se rend à Strasbourg puis à Genève, s’occupe des pestiférés, initie un projet d’instruction pour les écoles – où il se révèle remarquable pédagogue – puis est chargé par les autorités de prédication au village de Vandœuvres. Castellion rêve alors d’accéder au magistère, un vœu que Calvin lui refuse bientôt. Car entre-temps, il se fâche avec le patron. Divergences doctrinales serait le terme retenu pour expliquer la fin de leur relation. Ironie de l’histoire, c’est d’abord sur l’érotisme du Cantique des cantiques que les deux hommes s’affrontent, et n’est pas le conservateur celui qu’on croit. Castellion prétend en effet que ce chant trop licencieux, qui heurte sa pudibonderie, ne peut être d’inspiration divine. Pire: Castellion entreprend de traduire en français Le Nouveau Testament et Calvin juge qu’il prend trop de liberté avec le texte. L’homme d’Etat est de plus en plus agacé par l’intellectuel, «le plus doué et le plus indocile de sa génération», dit-il de lui. Comme on ne plaisante pas, à l’époque, avec ce genre de brouille, Castellion trouve refuge à Bâle, ville plus tolérante envers les anticonformistes. Malgré la pression de Calvin sur la cité rhénane pour faire incarcérer son ancien disciple, Castellion reste libre. Mais pour nourrir ses huit enfants, il est contraint de ramasser des bois flottants sur le Rhin, de pêcher au filet et de tenir la charrue, avant de décrocher enfin un poste de lecteur de grec à la Faculté des arts. Il se remet à écrire, des textes publiés à titre posthume.

Pendant ce temps, Calvin durcit sa ligne. En 1553, Michel Servet est brûlé vif sur le plateau de Champel, déclaré hérétique pour avoir contesté le dogme de La Trinité. Pour Castellion, c’en est trop. Il se fend, sous pseudonyme, d’un manifeste intitulé Le Traité des hérétiques. «Ce franc-tireur y dit en substance qu’un homme a le droit de se tromper sans être criminalisé, explique Vincent Schmid. Au fond, il est l’ancêtre des droits de l’homme tels qu’on les comprendra plus tard». Il dénonce aussi la torture judiciaire, couramment employée dans les procédures d’enquête, adoptant ainsi un pacifisme dans la ligne de saint François d’Assise. Les guerres de religion qui allument alors la France amènent de l’eau à son moulin: son livre Conseil à la France désolée est l’aveu d’un échec, «le naufrage de l’idéal chrétien dû aux théologiens qui ont fanatisé le peuple, dit Vincent Schmid. Car Castellion a la faiblesse de penser que les hommes peuvent s’entendre». Son livre est brûlé tant par les Réformateurs genevois que par l’Inquisition catholique, irréductibles ennemis mais indéfectibles alliés idéologiques. Enfin, Castellion appelle de ses vœux la séparation entre religion et politique, la laïcité bien avant l’heure. Ce n’est que plus tard, avec Pierre Bayle, les Lumières et Spinoza, que de la tolérance religieuse découlera la tolérance civile. Castellion aura davantage marqué de son empreinte les Pays-Bas et le monde anglo-saxon, John Milton et John Locke en tête.

Si le pasteur Schmid veut voir en Sébastien Castellion un précurseur, Michel Grandjean, professeur d’histoire du christianisme à l’Université de Genève préfère y voir, pour sa part, «un esprit du XVIe siècle qui peut encore parler aujourd’hui». Car Castellion, aussi loin qu’il prêchât la tolérance, n’allait pas jusqu’à admettre l’athéisme et le blasphème. «Il ne pourrait pas comprendre notre société, les caricatures déshonorantes ou l’absence de peine de mort.» Pour le professeur, Castellion s’inscrit dans la ligne des humanistes comme Erasme, sans être pour autant une figure majeure de la Réforme: «Car seuls quelques érudits connaissaient son nom à la fin du XVIe siècle, au contraire de Calvin. Voltaire, plus tard, dira à peu près la même chose que lui, mais il bénéficiera de la diffusion de ses idées dans l’opinion publique. Castellion appartient à la préhistoire des Lumières.»

Ce n’est peut-être pas un hasard si cet utopiste ingénu et touchant renaît aujourd’hui, où libertés de conscience et d’expression sont à nouveau chahutées: «En exhumant des voix marginales, l’entreprise critique actuelle tente de déconstruire les mythes constitutifs, estime Christophe Monnot, sociologue des religions à l’Université de Lausanne. Montrer la pluralité, c’est aussi montrer une Eglise ouverte.» Une Eglise qui choisit résolument l’évolution: «Je veux bien être calviniste, mais de tendance castellionne!» lance le pasteur Schmid. En donnant du même coup tort à Calvin qui jeta à Castellion cette funeste malédiction: «Que Dieu t’écrase, Satan. Amen!» Il aura fallu cinq cents ans pour le revoir debout.

«Au fond, ce franc-tireur est l’ancêtre des droits de l’homme, tels qu’on les comprendra plus tard»

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