La brise en faveur du changement née lors du premier tour des élections jurassiennes le 20 octobre s'est transformée en raz de marée contre le conservatisme dimanche. Même s'ils avaient maintenu la majorité bourgeoise au parlement, les Jurassiens ont décidé d'élire comme ils votent en général: au centre gauche. L'actuelle formule magique gouvernementale jurassienne (3 PDC, 1 PLR et 1 PS), en vigueur depuis huit ans, vole en éclats et fait place à une composition inédite: 2 PDC, 2 socialistes et un chrétien-social.

En une seule élection, les Jurassiens ont rejeté la majorité PDC et l'hégémonie d'une droite qui s'est encoublée en concluant à la hâte une alliance électorale entre «noirs» démocrates-chrétiens et «rouges» radicaux, alliance qui a heurté, a trahi une peur mauvaise conseillère et, surtout, a généré une forte mobilisation de l'électorat qui n'en voulait pas.

Résultat: l'entente PDC-PLR qui devait permettre l'élection du troisième PDC, Charles Juillard, et la réélection de la radicale Anita Rion, a tourné au fiasco. L'un et l'autre sont les battus du second tour.

Sitôt le résultat connu dimanche à Delémont, alors que l'on pouvait entendre des cris de joie aux fenêtres, que la socialiste élue Elisabeth Baume-Schneider lâchait sa formule: «Il a plu la liberté le 23 juin 1974, il pleut le socialisme aujourd'hui», Anita Rion entrait, la première, au siège du gouvernement. Digne, sans éclat de voix. Tout au plus l'un ou l'autre rictus. Lâchée par son parti à la dérive, consciente d'avoir fait une mauvaise campagne en termes d'image, alors que son bilan de ministre était bon, elle déclare: «Durant huit ans, j'ai servi le Jura avec loyauté et efficacité. Deux fois, en 1994 et 1998, les Jurassiens m'ont fait confiance. En 2002, ils ont eu envie de changement. Pour moi, la vie continue. Mais, à voir la composition du nouveau gouvernement, j'ai quelques craintes pour le Jura.» Pressentant l'échec, elle a préparé sa reconversion. Dans les ressources humaines, disait-elle au Temps en juillet. «J'ai assez de courage pour changer de vie», ajoute-t-elle à présent. Puis, lorsqu'on lui demande si elle tourne le dos à la politique, elle se reprend, toutefois sans grande conviction: «Je reste au service de mon parti.»

Les confidences d'Anita Rion sont vite étouffées par les cris de joie des vainqueurs, qui n'hésitent pas à parler de «jour historique». C'est en effet la première fois que le gouvernement comptera deux élus socialistes et ne sera plus dominé par les partis bourgeois.

La poussée socialiste se traduit d'abord par la première place remportée par le ministre de la Santé, des Affaires sociales et de la Police, Claude Hêche, au nez et à la barbe de celui qui est considéré, depuis huit ans, comme l'homme fort de l'exécutif, le démocrate-chrétien Jean-François Roth, seulement deuxième. Ayant dû monter au front pour tenter de contenir l'émergence du nouveau péril rouge – l'entrée d'un second socialiste au gouvernement – le ministre de l'Economie et de la Coopération a pâti de son ton agressif, considéré par beaucoup comme arrogant. Il est toutefois réélu sans histoire, tout comme l'autre ministre PDC, Gérald Schaller, très constant dans ses résultats.

Parfois raillé pour son incapacité à trancher dans le vif, Claude Hêche obtient un joli succès personnel. «J'ai su mener à terme des dossiers délicats, concernant les hôpitaux ou l'action sociale, et je m'applique à garder des contacts avec la population.» Il n'entend pourtant pas devenir le patron: «Comme je l'ai toujours fait, je resterai moi-même.» Il continuera de s'afficher comme supporter de toutes les équipes sportives jurassiennes, et promet qu'il amènera prochainement de nouveaux dossiers chauds, tels celui de la fusion de communes.

En plus de la victoire de Claude Hêche, les socialistes ont remporté leur pari: placer au gouvernement leur seconde candidate, Elisabeth Baume-Schneider, déjà quatrième du 1er tour. Victime de piques acérées de la droite et de Jean-François Roth, elle a douté, entre les deux tours. «Je me suis demandé si les Jurassiens voulaient vraiment le changement», avoue-t-elle. Puis de se réjouir du «mouvement enregistré, que dis-je, c'est un peu la révolution». Elle sait qu'elle devra apprendre le métier de ministre et de femme d'Etat, modérer ses ardeurs, qu'elle devra parfois se faire violence pour respecter la collégialité. «On n'a pas cessé de me demander si je serais collégiale. Bien sûr. Mais je resterai moi-même, et quand mes valeurs seront trop fortement mises à mal, le peuple aura le droit de le savoir.» Elisabeth Baume-Schneider a rêvé d'être ministre de l'Environnement dans ce qui aurait pu être un gouvernement avec 3 PDC et 2 PS, elle espère à présent hériter du département d'Anita Rion, celui de l'Education et de la Culture.

L'élection de deux socialistes au gouvernement constituait déjà un fait marquant. Le «séisme» est renforcé par l'accession du chrétien-social Laurent Schaffter à l'exécutif. Il a pourtant longtemps «traîné» en 7e position, au fur et à mesure qu'arrivaient les résultats des 83 communes. Sans toutefois se faire distancer. Comme le 20 octobre, le candidat PCSI a viré en tête à Porrentruy, devant les candidats PDC bruntrutains. Puis, à l'instar d'Elisabeth Baume-Schneider, il a «cartonné» à Delémont, y obtenant le 3e rang, coiffant au poteau le candidat PDC Charles Juillard.

La participation s'est élevée à 53,6%, contre 51% au premier tour. L'électorat favorable au changement s'est mobilisé. Pour preuve, à Delémont où il n'y avait pourtant plus de candidat de la ville, la participation est passée de 43 à 48%. PS et PCSI s'y sont grandement investis, sentant que le vote contestataire delémontain serait décisif.