CONTROVERSE

Pour la première fois, les Verts utilisent la norme pénale antiracisme contre la presse d'information

Dans une démarche inhabituelle, le groupe des Verts du parlement a déposé une dénonciation pénale auprès de la justice zurichoise visant l'éditorialiste du «SonntagsBlick», Frank A. Meyer. Celui-ci dénonce le risque que cette action fait courir à la liberté du débat public.

Le groupe parlementaire des Verts du Conseil national a déposé, fin septembre, une dénonciation pénale contre l'éditorialiste de l'hebdomadaire alémanique SonntagsBlick, Frank A. Meyer, figure influente de la presse d'outre-Sarine. Sous la signature de la Lucernoise Cécile Bühlmann, présidente du groupe – et par ailleurs vice-présidente de la Commission fédérale contre le racisme –, les parlementaires écologistes reprochent à Frank A. Meyer de s'être rendu coupable d'infraction à la norme pénale contre le racisme dans l'un de ses éditoriaux, paru le 5 septembre dernier sous un titre affirmant, en substance, que l'islam est «le giron dont est issu le monstre» de l'islamisme. Tout indique que c'est la première fois qu'une action comparable – engagée, qui plus est, par un groupe parlementaire – est dirigée contre un journal d'information généraliste en Suisse. Récemment, mais dans un autre contexte, pas moins de neuf dénonciations ont été déposées, de divers côtés, contre les affiches appelant à voter non aux naturalisations facilitées, en laissant entendre que les musulmans constitueraient bientôt une majorité en Suisse.

Dans son éditorial, paru juste après les attentats commis en Russie et en Israël, et alors que la prise en otages des écoliers de Beslan venait de se dénouer tragiquement, Frank A. Meyer écrivait que l'islam, en tant que religion, ne pouvait se dédouaner de toute responsabilité dans la terreur semée par les islamistes. «Les origines de l'islamisme et de son terrorisme doivent être recherchées dans l'islam lui-même.»

Dans leur dénonciation adressée au ministère public zurichois, les écologistes allèguent que les musulmans de Suisse ne peuvent que se sentir profondément atteints dans leur dignité par un tel texte. Selon l'un des principaux promoteurs de cette démarche, l'alternatif zougois Josef Lang, la décision d'agir en justice a été prise avant de connaître l'issue des votations du 26 septembre sur les naturalisations facilitées, même si le dépôt de la dénonciation n'est intervenu qu'après. Il s'agissait, explique-t-il, de réagir à un racisme qui vise toujours davantage les musulmans, et à des attaques susceptibles de provenir, aujourd'hui, de personnalités que Josef Lang qualifie de «pseudo-progressistes», et dont, à l'entendre, Frank A. Meyer ferait partie.

«J'aurais parfaitement accepté qu'on m'attaque sur le plan des idées, qu'on s'en prenne, même durement, à ma thèse, a réagi pour sa part Frank A. Meyer. Nous aurions ouvert nos colonnes, comme nous l'avons fait pour Jean Ziegler, qui a répondu aux positions que j'ai prises, toujours à propos de l'islam. En revanche, répliquer par une dénonciation pénale ne fait pas partie de ma culture du débat public.» Dans deux éditoriaux ultérieurs, parus les 26 septembre et 10 octobre, Frank A. Meyer a ainsi développé sa pensée, en se référant en particulier aux ouvrages d'un islamologue de Göttingen, Bassam Tibi, musulman lui-même.

Commentant le refus du SonntagsBlick de publier, dans la foulée, une annonce payante des Verts détaillant les raisons qui les amenaient à actionner la justice, et accusant nommément Frank A. Meyer de s'être rendu coupable d'une infraction pénale, ce dernier précise: «Nous leur avons dit: soit vous voulez un débat, soit vous nous attaquez en justice, mais pas les deux.» Sur le fond, l'éditorialiste juge que «cette dénonciation pénale n'a guère de chance. Si elle devait en avoir, ce serait grave et deviendrait un vrai problème pour la liberté de la presse.»

Josef Lang conteste que les Verts aient pris le risque de censurer le débat public. «Je ferai la même réponse que Frank A. Meyer il y a dix ans. Il était l'un des défenseurs les plus résolus de la nouvelle norme pénale et avait attaqué ceux qui, à droite, mettaient en avant la liberté d'expression. Cet argument, écrivait-il en substance, est un cache-sexe.»

Quant aux chances d'aboutir de la démarche des Verts – qui ne leur ouvre nullement le droit de se constituer partie civile –, il faut observer que la jurisprudence a estimé, jusqu'ici, que toute assertion même franchement négative sur une ethnie ou une religion n'était pas punissable. Il faut que les affirmations contestées possèdent une connotation particulièrement méprisante. Dans un commentaire récent, le juge fédéral genevois Bernard Corboz notait ainsi que «le message doit faire apparaître la personne qui appartient à une race, une ethnie ou une religion comme étant de moindre valeur du point de vue de la dignité humaine.»

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