Les premiers mois tumultueux de l’ermite de Soleure

Spiritualité Sœur Benedikta a quitté sa famille, un mari et quatre enfants, tous âgés de 20 à 30 ans, pour une vie de prière

Elle prend soin des chapelles des gorges de Sainte-Vérène. Et des visiteurs de passage

Une fine mousse a poussé sur le bois, recouvrant le Christ crucifié d’un vert fluorescent. Dans les gorges de Sainte-Vérène, au nord de Soleure, le végétal friand d’humidité recouvre les troncs et les cavités formées par la rivière.

La paroi rocheuse s’écarte soudain et surplombe deux chapelles baroques. La première, celle de Sainte-Vérène, s’enfonce dans les entrailles de la terre, accueillant une réplique du tombeau du Christ. Sœur Benedikta a entreposé à l’entrée des cierges et des prospectus. Cette Bernoise de 51 ans, gardienne des lieux, habite à quelques pas dans une maisonnette de 25 mètres carrés.

La religieuse est la nouvelle ermite de Sainte-Vérène. Elle a été sélectionnée l’année dernière parmi 120 candidats pour prendre soin des deux chapelles et se consacrer à la prière. Elle a quitté sa vie de famille, un mari et quatre enfants, âgés de 20 à 30 ans, pour une vie de recueillement.

«Servez-vous seulement», dit-elle en nous offrant des chocolats au kirsch et une tasse de thé fumant. Elle nous accueille dans son logis chauffé au bois après ses deux prières matinales de 5h et 8h.

L’aimable religieuse a l’habitude des visites; ses deux caniches arlequin également. «Je suis là pour offrir une oreille ou un sourire», souligne-t-elle.

«De nombreuses personnes ont besoin de réconfort ou sont en quête de spiritualité. Ce lieu puissant attire les ésotériques. Les gens se rendent de moins en moins à l’église, mais recherchent dans la nature une force divine. Sainte-Vérène offre un miroir de la société.»

Elle ne manque pas d’échanger avec des visiteurs d’autres confessions, mais reste «bien enracinée dans sa foi», précise-t-elle. L’ermite n’est donc pas si solitaire. Et c’est bien là le problème. «Ce lieu est devenu une attraction touristique, il y a des visiteurs du monde entier qui viennent l’été», s’exclame-t-elle. La précédente sœur est d’ailleurs partie à cause de ce tumulte incessant.

«Les promeneurs oublient que c’est un ermitage, on se croirait parfois sur une aire de pique-nique», regrette la nouvelle gardienne. «Les touristes entrent dans la chapelle quand je prie en chantant, et dégainent leur appareil photo sans avoir pris le temps de sentir l’atmosphère.»

Pour se préserver du tumulte et se consacrer au «silence», elle ferme sa porte les lundis et mardis, ainsi que les soirs dès 17h. Les trois édifices restent clos les mois de janvier et février pour une période de recueillement. «C’était mon carême», note-t-elle.

Sœur Benedikta a demandé à l’association de l’ermitage qui l’emploie de prendre en charge les événements et les visites. «A l’époque, cela restait occasionnel. Mais maintenant, il y a deux mariages et cinq baptêmes par mois!»

Le lieu est victime de sa beauté, «et contrairement à l’autre ermitage de Suisse, la chapelle de ­Tschütschi dans le canton de Schwyz, Sainte-Vérène est facile d’accès», admet-elle. Le restaurant ainsi que le parking le plus proche sont à moins de 200 mètres.

Sœur Benedikta se rend d’ail­leurs elle-même au village voisin faire ses courses ou acheter, avec son salaire mensuel de moins de 2000 francs, des fleurs «pour les âmes en peine qu’on ne peut pas réconforter par des mots».

Elle échange aussi ses expériences avec sa consœur schwyzoise par e-mail. La religieuse possède un ordinateur portable sur son bureau et consulte ses courriels une fois par soir. «J’ai reçu tellement de sollicitations…» se désole-t-elle.

Des visiteurs mal intentionnés l’ont également apostrophée. Elle évoque un groupe d’hommes d’une trentaine d’années, menaçants. «Je les ai reçus avec humour, mais j’ai compris qu’ils étaient sérieux et j’ai eu peur.» Le prêtre lui a recommandé de quitter l’ermitage quelque temps. «Je me suis mise à prier pour ces hommes et la peur est partie», souligne la bonne sœur, en servant une seconde tasse de thé.

Elle est revenue peu après dans les gorges de Sainte-Vérène. Des signes satanistes disséminés les semaines suivantes ont pourtant convaincu les autorités de réagir: les trois édifices sont désormais équipés d’un système d’alarme. «C’est malheureusement nécessaire pour protéger ces chapelles et leurs richesses.» Un incendie criminel a ravagé une église de la région en 2011.

Ses premiers mois ont donc été tumultueux. «Mais j’ai été sélectionnée pour ce poste car je suis ouverte aux gens, extravertie», reconnaît-elle. Sa vie d’ascète n’est pas faite de solitude, mais elle est le fruit de nombreux sacrifices. Franziska Sigel, de son nom d’origine, était une femme mariée qui dirigeait une maison pour enfants en difficulté à Berne.

«J’étais infiniment reconnaissante envers Dieu pour tout ce qu’il me donnait. Je me sentais appelée, mais je ne pouvais quitter ma famille. Je vivais dans la souffrance, j’étais déchirée», relate-t-elle avec émotion.

A cette époque, l’éducatrice de la petite enfance est membre de l’Eglise réformée évangélique. En quête spirituelle, elle rencontre une nonne dans un couvent zurichois qui va marquer sa vie. Elle se convertit au catholicisme à 44 ans.

«J’étais heureuse avec mon conjoint. Nous nous étions juré de ­finir notre vie ensemble, mais j’entendais toujours cette voix intérieure. Mon mari était certes pratiquant, mais il voulait continuer à regarder des films, à partir en vacances, etc.»

Elle conserve aujourd’hui une relation fraternelle «très forte» avec celui qui l’a laissée partir. C’est son ex-mari qui l’a prévenue que la Société de Sainte-Vérène cherchait un nouvel ermite, alors qu’elle séjournait dans un couvent aux Grisons.

«J’ai quitté ma vie de famille, mais je n’ai pas rompu nos relations.» Ses enfants viennent lui rendre visite une fois par mois, partager des «discussions profondes». «Ils ont fini par comprendre ma décision. Ils disent même qu’ils sont fiers», ajoute-t-elle en rougissant. «Cela a été un processus douloureux, comme un accouchement. Aujourd’hui, je me sens apaisée. Je n’ai aucun regret.»

C’est aussi le message qu’elle veut donner aux visiteurs de passage en cette veille de Pâques, pour célébrer la résurrection du Christ. «On fête une nouvelle vie. Après une période de troubles, de souffrances, on entame une nouvelle ère. La douleur permet de puiser des forces pour aller de l’avant», glisse-t-elle avec son sourire apaisant.

Des signes satanistes ont convaincu les autorités de réagir: les trois édifices sont équipés d’une alarme