Plus que onze jours avant le coup d'envoi. Du 7 au 29 juin, l'Euro 2008 prendra ses quartiers en Autriche et en Suisse. En tant que ville hôte, Genève a été désignée pour accueillir trois matches: Portugal-Turquie le 7 juin; République tchèque-Portugal le 11 juin; et Turquie-République tchèque le 15 juin. Conseiller d'Etat chargé de l'Euro 2008, le libéral Mark Muller revient sur l'organisation de l'événement sportif, troisième au monde en termes de spectateurs après les Jeux olympiques et la Coupe du monde. Entretien.

Le Temps: Mark Muller, comment se sent le conseiller d'Etat chargé de l'Euro 2008 à onze jours du coup d'envoi?

Mark Muller: Je suis serein. J'espère surtout qu'il fera beau, qu'il n'y aura pas trop de vent et que le ballon géant sera en lévitation sur le jet d'eau. Sur le plan des opérations, l'organisation est maîtrisée, nous n'avons aucun souci particulier. Cela dit, on n'est jamais à l'abri d'imprévus. Mais nous sommes prêts à faire face si nécessaire, notamment au niveau de la sécurité. L'excitation monte, et le temps passe lentement. On a vraiment envie que ça commence...

- En parlant du ballon, désormais dégonflé et en réparation au Royaume-Uni, comment a-t-on pu aussi mal gérer son installation? L'Etat, qui a investi 160000 francs sur un total de 360000 francs, semble avoir fait preuve de légèreté...

- Genève Tourisme a traité directement avec les fabricants, au Royaume-Uni, et j'ai donné mon accord à cet investissement sans connaître tous les détails techniques. En tant que conseiller d'Etat, je ne peux pas tout vérifier. Je ne pense pas qu'il soit de mon ressort de savoir si le ballon supporte un vent de plus de 30 km/heure. Je suis enthousiasmé et convaincu par l'image du ballon sur le jet d'eau, qui figure d'ailleurs en fond d'écran sur mon téléphone portable, car c'est ce ballon qui fait réaliser aux Genevois qu'il y aura l'Euro chez eux: tout le monde en parle! Et l'image a fait le tour du monde. Maintenant il est clair que je suis déçu et un peu fâché que cela marche mal. Cela dit, il faut relativiser: cela reste un problème genevo-genevois. Par rapport à Zurich, dont la «fan zone» est toujours bloquée par un recours, c'est insignifiant.

- Mais ce n'est pas anodin pour les contribuables...

- L'Euro 2008 va coûter 28 millions à Genève (voir infographie). Or, 360000 francs, c'est environ 1,5% du budget. C'est beaucoup d'argent, mais étant donné que cette opération de marketing permet à elle seule de faire fructifier ces 28 millions, je considère que la proportion est tout à fait raisonnable. Si on avait voulu mettre les 360000 francs dans des annonces payantes du Herald Tribune ou du New York Times, cela aurait été beaucoup moins porteur. J'espère que le ballon sera de retour pour le début de l'Euro 2008.

- Comment faire de l'événement une réussite pour Genève?

- Je considérerai que l'Euro 2008 aura été un succès si les visiteurs repartent de Genève avec une bonne image, et si les Genevois ont passé trois semaines inoubliables. Pour soigner la qualité de l'accueil, Genève Tourisme a mis en place un programme de formation pour les différents partenaires de l'accueil, auquel 2500 personnes ont déjà participé: des chauffeurs de taxi, des commerçants, des hôteliers, des restaurateurs ainsi que le personnel des CFF, des Transports publics genevois, ou encore, de l'aéroport. La qualité de l'accueil dépend aussi de la participation des bénévoles, de l'animation et de la décoration qui vont se traduire par la mise en place du «Fan mile», un itinéraire piéton entre la gare, la plaine de Plainpalais, le Stade, le Bout-du-Monde et les Vernets. Par ailleurs, l'Euro 2008 a été l'occasion de renforcer les liens de Genève avec les autres villes hôtes, et avec la Confédération. Genève aura été partie prenante de ce grand projet national, et c'est déjà un succès.

- Genève est une ville calviniste, associée aux banques et à la diplomatie. Pensez-vous vraiment que la population puisse s'emballer pour une grande fête populaire?

- Genève est une ville très chaleureuse, mais cela ne se sait pas. Il n'y a qu'à aller se promener dans les quartiers de Plainpalais, des Pâquis ou des Eaux-Vives pour s'en rendre compte. Les Genevois savent s'amuser! Quand il y a la Fête de la musique, les rues sont noires de monde, idem pendant les Fêtes de Genève et les préfêtes. Pendant l'Euro 2008, nous espérons montrer le visage d'une ville cosmopolite, chaleureuse et ouverte sur le monde. D'ailleurs, Genève offre la plus grande «fan zone» de l'Euro 2008, et la seule qui sera 100% gratuite. Mais bien sûr, nous valorisons également nos atouts classiques: quand Genève Tourisme se rend à Prague, c'est aussi pour parler de la Genève internationale et de la présence des banques.

- Quelles retombées financières espérez-vous pour le canton?

- Les retombées en termes de chiffre d'affaires pendant l'Euro 2008 devraient osciller entre 10 et 50 millions de francs. Mais à terme, nous tablons sur une hausse du tourisme. Il y a deux ans, des gens nous disaient que Genève n'avait pas besoin de l'Euro 2008, ni de se faire connaître sous prétexte que les organisations internationales, l'horlogerie, la parfumerie et les banques nous suffisaient. Je ne partage pas ce point de vue. En réorientant notre image, on ajoute une corde à notre arc.

- A quel point l'Euro 2008 bouleversera-t-il le train-train des Genevois?

- Cela dépendra du choix de chacun, en fonction de comment on entend vivre l'Euro 2008. Celui qui ne veut pas être perturbé par l'événement pourra continuer sa vie au rythme habituel. A l'exception des riverains de Plainpalais, très peu de personnes vont être perturbées par l'Euro 2008 sans moyen d'y échapper. Mais j'espère que beaucoup de gens vont se prendre au jeu, sortir, se passionner pour le football. Les effets d'un tel événement ont déjà été mesurés en Espagne et au Portugal. L'activité ralentit: les gens travaillent moins, ils passent plus de temps devant la télévision, sortent tard le soir et se réveillent plus tard le matin. Globalement, on cause beaucoup football, les gens parient et échangent leurs cartes Panini. Main cette baisse de productivité est en partie compensée par la hausse de la consommation.

- La préparation de la manifestation a été marquée par les tensions entre les villes hôtes et l'UEFA, qui a donné l'image d'une «machine à fric» très exigeante et tirant sans cesse la couverture à elle. Avez-vous ressenti un malaise par rapport à cela?

- Non. Tous les pays qui ont fait acte de candidature se sont soumis volontairement aux contraintes édictées par l'UEFA. Dès le moment où la Suisse et l'Autriche ont été désignées, les carottes étaient cuites. Tout était verrouillé dans le dossier de candidature: la sécurité, qui est l'élément le plus coûteux, la qualité des stades, et le sponsoring. Sur la question des retombées fiscales, on ne peut rien reprocher à l'UEFA, qui défend son bifteck comme n'importe quel contribuable. Maintenant, il est vrai qu'au sujet des travaux sur le Stade, il y a eu quelques tensions. L'UEFA a été un interlocuteur coriace, mais à raison: c'est elle l'organisatrice, qui a exigé d'emblée un certain nombre de prestations et qui a simplement veillé à ce qu'elles soient fournies correctement, comme convenu avec les villes hôtes.

- Il n'y a donc pas eu de mauvaise surprise?

- Il y en a eu, mais elles auraient pu être anticipées et ne sont pas imputables à l'UEFA. C'est le cas du coût des travaux au Stade: un contrat a été signé entre la Fondation du Stade et l'UEFA, et à l'époque, la Fondation a mal estimé le coût du respect de cette convention. Raison pour laquelle on a dû trouver 8 millions en catastrophe l'année dernière. Cela a coûté la place du président de la Fondation du Stade, (ndlr: Jean-Pierre Carrera), qui a dû assumer cette négligence.

- Pendant trois semaines, les projecteurs seront braqués sur Genève. Si tout se passe bien, c'est une chance énorme, mais au moindre incident, c'est la catastrophe. Qu'avez-vous fait pour que tout soit sous contrôle?

- On ne peut pas exclure qu'il y ait des problèmes, que des casseurs décident de venir semer la crème à Genève. Mais nous avons mis sur pied un important dispositif de sécurité pour nous prémunir autant que possible contre d'éventuels débordements. Au niveau de la prévention, on compte beaucoup sur les «Fan embassies». Mis en place par la Confédération, ce programme vise à organiser l'accueil des fans dans les villes hôtes, en leur offrant de l'information, et en essayant de les amener à entrer en contact de façon pacifique avec des jeux et des petits matches de foot avec des équipes mixtes. Il s'agit de faire en sorte que l'éventuelle tension retombe.

- Et par rapport aux hooligans, qu'avez-vous prévu?

- Nous comptons beaucoup sur les spotters, ces policiers qui reconnaissent les hooligans de leur pays. Avec la loi fédérale sur le hooliganisme, on peut leur interdire l'accès au Stade, les arrêter, et les placer en lieu de rétention pour éviter qu'ils assistent aux matches. Trois lieux de rétention sont prévus: au Stade, depuis lequel les hooligans seront immédiatement transférés à Palexpo, le plus grand lieu de rétention. De là, on peut rapidement les mettre dans un avion. Une troisième place est prévue à la caserne des Vernets. Par ailleurs, nous avons mis sur pied tout un dispositif judiciaire, y compris le week-end, avec des juges d'instruction sur place. Même le procureur Zappelli sera de piquet! Finalement, les forces de police seront renforcées par celles de la Confédération, et les polices d'autres cantons. Si nécessaire, nous avons également la possibilité de faire appel à des forces de police françaises.

- En tant que magistrat chargé des Sports à Genève, vous jouez votre carrière avec la tenue de l'Euro 2008. On se rappelle que le G8 a coûté sa place à l'ex-ministre Micheline Spoerri...

- En tant que magistrat, j'ai la conscience tranquille, car j'ai l'impression d'avoir fait le maximum avec mon équipe et le Conseil d'Etat. Ainsi, mon collègue Laurent Moutinot, chargé de la Police, a fait en sorte que les forces de l'ordre se préparent. Il a eu beaucoup de contacts avec ses homologues suisses, et ceux des autres cantons. Si quelque chose se passe mal, ce que l'on ne peut pas exclure, la population jugera si cela remet en cause ma crédibilité.

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