Énergie

Comment préparer l’ère post-nucléaire en Suisse

Le remplacement du nucléaire par les agents renouvelables ne sera pas une promenade de santé. Il implique de nombreuses mesures, ainsi que l'adaptation du réseau des lignes à haute tension

Par quoi remplacer le nucléaire? Tel est l’enjeu du scrutin du 21 mai sur la Stratégie énergétique 2050 (SE 2050). On vote en fait sur le premier volet sans savoir s’il y aura une deuxième étape ni en quoi elle consistera, mais Doris Leuthard souhaite éviter des taxes incitatives.

Tout part de la catastrophe de Fukushima en mars 2011. Quelques jours plus tard, la ministre de l’Energie annonce que la Suisse abandonnera progressivement le nucléaire. Il n’est pas question d’y aller à la hussarde, car les énergies de substitution ne sont pas prêtes à remplacer une ressource qui, en 2016, a couvert 33,1% de la production d’électricité, soit 19 milliards de kilowattheures sur un total de 57 milliards. Ces chiffres sont en baisse par rapport à l’année précédente: en 2015, c’était 22 milliards de kWh sur 66 milliards. L’arrêt prolongé des réacteurs de Beznau I et de Leibstadt est l’une des raisons de cette évolution.

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C’est parce qu’elle proposait un calendrier trop rapide que l’initiative populaire des Verts «Sortir du nucléaire» a été rejetée en novembre. La sortie sera progressive. En décembre 2019, sur décision de son propriétaire, BKW, le site de Mühleberg cessera toute production. Il produit 4 à 5% de l’électricité indigène. A terme, les réacteurs suisses ne fourniront plus d’électricité et il faudra les remplacer par autre chose.

Subventions limitées dans le temps

La loi sur l’énergie prévoit un dispositif de soutien financier pour les nouveaux agents renouvelables, encore peu développés en Suisse. Elle fixe des objectifs à atteindre, ou plus précisément des «valeurs indicatives», aussi bien pour la part des renouvelables que pour la baisse de la consommation. Le coup de pouce devrait venir du relèvement de la taxe prélevée sur l’électricité, qui passerait de 1,5 ct/kWh à 2,3 ct/kWh. L’argent ainsi récolté, estimé à 480 millions par an, serait utilisé pour rémunérer le photovoltaïque, l’éolien, la géothermie, la biomasse ainsi que les grandes centrales hydrauliques, qui percevraient le quart de ces 480 millions.

Ce subventionnement est limité à 2022, mais des contributions d’investissement resteront possibles jusqu’en 2031. L’augmentation de la taxe sur l’électricité permettra de débloquer la liste des projets en attente de soutien financier. A la fin du premier trimestre 2017, 38 000 projets étaient ainsi en suspens, dont 37 000 dans le secteur photovoltaïque.

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Autre conséquence de la transition énergétique: il faudra adapter le réseau de transport de l’électricité, qui représente 6700 kilomètres de lignes, à la décentralisation de la production. Or, ce réseau vieillit. Les deux tiers des câbles datent des années 50 et 60 et doivent de toute manière être rénovés. La nouvelle loi sur l’énergie contribuera à cette modernisation ainsi qu’au développement d’un réseau dit intelligent (smart grid). Ces changements permettront au réseau de réagir aux fluctuations de l’injection d’électricité d’origine éolienne et solaire.

Tributaire des importations

Les procédures seront accélérées et les possibilités de recours au Tribunal fédéral réduites. La société nationale Swissgrid espère que les projets pourront être approuvés dans des délais de six ans au maximum. Indépendante de la SE 2050, la modernisation du réseau électrique coûtera 18 milliards de francs d’ici à 2050, dont 12,7 milliards comme effet de la production décentralisée.

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Le réseau est aussi sous pression à cause de la dépendance vis-à-vis de l’étranger. Durant les mois d’hiver, une partie importante du courant est importée. Swissgrid a déjà pris des mesures pour renforcer son réseau, en posant des transformateurs supplémentaires, afin d’écarter les risques de pénurie apparus durant les deux saisons hivernales. Le directeur de Swissgrid, Yves Zumwald, a révélé récemment que, si le réseau a toujours été sous contrôle ces derniers mois, la vague de froid de janvier a frappé au moment où les capacités de production étaient limitées. Et cela aussi bien en Suisse (Beznau I et Leibstadt à l’arrêt, réserves d’eau basses dans les barrages) qu’en France (23 centrales nucléaires au repos) et en Allemagne (production réduite des parcs éoliens). Tout cela démontre que les défis de la transition énergétique sont nombreux et complexes.


ATOME

Pas de nouvelle centrale nucléaire

La nouvelle législation interdit expressément l’octroi d’une autorisation pour construire une nouvelle centrale nucléaire. Les cinq réacteurs pourront rester en activité aussi longtemps que l’Inspection fédérale de la sécurité nucléaire (IFSN) les jugeront sûrs. Les Forces Motrices Bernoises (BKW) ont d’ores et déjà décidé de tirer la prise de Mühleberg le 20 décembre 2019. Son réacteur unique couvre un peu plus de 4% de l’électricité produite en Suisse.

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Et les autres? La première tour de Beznau, en service depuis 1969, est à l’arrêt depuis deux ans en raison d’anomalies techniques. Son propriétaire, Axpo, compte la remettre en service. Sa cadette de deux ans fonctionne toujours. La Confédération compte sur les deux centrales les moins âgées, Gösgen (1979) et Leibstadt (1984), ainsi que sur les importations pour assurer l’approvisionnement électrique jusqu’à ce que les énergies renouvelables soient en mesure de prendre le relais. Mais Leibstadt, qui a été arrêtée d’août 2016 à février 2017, a aussi montré des faiblesses. La loi n’interdit pas la recherche.


RENOUVELABLES

480 millions pour le courant

Contesté par le comité référendaire, le subventionnement des installations de production d’électricité d’origine photovoltaïque, éolienne, géothermique ou de la biomasse est le cœur du dispositif de la SE 2050. Il se fait via la rétribution à prix coûtant du courant injecté (RPC) financée par un supplément prélevé sur le prix de l’électricité. 480 millions supplémentaires seront à disposition chaque année. Les opposants qualifient ce mécanisme d'«économie planifiée». La quantité de courant produite par ces agents devrait passer de 2,8 milliards de kWh en 2015 à 4,4 milliards en 2020 et à 11,4 milliards au minimum en 2035.

Les installations exploitant des énergies renouvelables pourront être déclarées d’intérêt national au même titre que la protection du paysage. Elles resteront interdites dans certains biotopes sensibles. Le conflit entre les éoliennes et les oiseaux est l’un des éléments de divergences de la réforme. Les protecteurs de la nature ne sont plus les seuls à se préoccuper de l’impact de pales: même l’UDC dit s’en soucier dans son argumentaire.


HYDRAULIQUE

La mine d’or de la houille blanche

La spécialité suisse, c’est l’eau. Plus de 1400 captages puisent l’eau des ruisseaux et rivières, qui est ensuite exploitée par un millier d’usines hydrauliques. Cette ressource produit 60% du courant suisse. Peut-on aller plus loin? L’Alliance Environnement estime que le potentiel est exploité à 95%. De plus, cette énergie n’est pas rentable aujourd’hui. Comme le rappelle l’Office fédéral de l’énergie, les prix du marché ont chuté de près de 80% depuis 2008. Le kWh se vend autour de 3 ct/kWh alors que les coûts de production sont bien plus élevés. Les installations de pompage-turbinage mises en chantier ces dernières années, comme Nant de Dranse, Linth-Limmern ou Hongrin-Léman, sont confrontées aux mêmes difficultés.

Le parlement a décidé de venir en aide aux grands barrages en difficulté. Ils pourront recevoir une prime de marché de 1 ct/kWh, qui sera financé par 0,2 des 2,3 ct/kWh prélevés sur le prix de l’électricité. Le soutien est limité à cinq ans, mais des contributions d’investissement (40% au maximum) pourront être versées jusqu’en 2030.


ASSAINISSEMENT

Des bâtiments moins gourmands

Alimenté par la taxe CO2 qui frappe les combustibles, le Programme bâtiments existe depuis 2010. Les propriétaires qui remplacent leur chauffage à mazout par une pompe à chaleur ou améliorent l’isolation de leur maison peuvent demander une contribution. 300 millions financés chaque année par la taxe CO2 sont affectés à ces travaux. Cette somme passera à 450 millions si la réforme est acceptée.

Les mesures d’assainissement énergétique des bâtiments peuvent être déduites des impôts. Les déductions pourront être réparties sur trois années fiscales. Les frais de démolition pourront être retranchés lorsqu’une construction est remplacée par une autre moins énergivore. Par ailleurs, la valeur moyenne des émissions des voitures de tourisme sera limitée à 95 grammes de CO2/km contre 130. Doris Leuthard compte sur ces mesures pour atteindre les «valeurs indicatives» de réduction de la consommation d’énergie (-43% d'ici à 2035 par rapport à 2000) et éviter ainsi des taxes incitatives. Les opposants ne croient pas que ce sera possible sans taxe.

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