«Un poste impossible.» Le verdict de l'Uranais Franz Steinegger, président du Parti radical de 1989 à 2000, est aussi abrupt que les pentes rocailleuses qui dominent Altdorf. Tandis que sa formation s'organise pour pallier le départ intempestif de Rolf Schweiger, qui, épuisé, a jeté l'éponge après six mois de règne à peine, le landerneau politique suisse s'interroge sur la viabilité et l'évolution d'une responsabilité ingrate, exigeante à l'extrême, et dont on ne retirerait désormais plus grand avantage de carrière. Vraiment? Etat des lieux en quatre questions.

La professionnalisation est-elle indispensable?

La réponse à cette question récurrente tient dans l'ambiguïté du système suisse de milice. Au Parti radical, on sait que Felix Gutzwiller, directeur d'un institut universitaire à Zurich et grand favori à la succession de Rolf Schweiger, n'acceptera la charge que s'il peut y consacrer 70% à 80% de son temps – et s'il y retrouve par conséquent une rémunération correspondante, bien au-delà des 80 000 francs que le PRD allouait jusqu'ici à son président.

Le Parti socialiste sait gré à Hans-Jürg Fehr, professionnel déclaré de la politique, de se contenter de 50 000 francs de salaire et 20 000 francs de défraiement, en plus de ses jetons de présence et autres frais de sa fonction de conseiller national. D'une manière générale, les socialistes considèrent que tout politicien de premier rang devrait être professionnel, non pas parce que la masse de travail l'oblige, mais parce que la complexité des dossiers le nécessite.

Au PDC, Doris Leuthard tient à son activité extra-politique d'avocate: «Elle m'ouvre l'esprit à des idées originales. Ce qu'il faut avant tout, c'est avoir un sens aigu de l'organisation, et une bonne délégation des tâches.» L'UDC a résolu le problème de deux manières. Elle possède d'abord un président à la capacité de travail hors du commun, puisque «Super-Ueli» Maurer avoue consacrer, à part égales, entre 70 et 80 heures par semaine à son parti et à sa profession (directeur de l'Association des paysans de Zurich). Un engagement intense, possible aussi parce que, astuce, les paysans zurichois et l'UDC ont leurs bureaux à la même adresse, qu'ils communiquent et que les casquettes s'entremêlent avec bonheur…

Est-il plus difficile de diriger un parti gouvernemental aujourd'hui qu'hier?

«Le processus de recomposition du paysage politique qui est en cours rend la fonction plus épineuse, mais pas nécessairement plus dure, ni plus stressante, commente Jean-Philippe Jeannerat, porte-parole du Parti socialiste. On a tendance à oublier les combats politiques du passé, parfois homériques: les initiatives Schwarzenbach, ou, au PS, l'affaire de la non-élection de Lilian Uchtenhagen, et les tentatives de putsch contre Helmut Hubacher. Sans parler de l'entre-deux-guerres, lorsque les tensions politiques et la pression sur les individus étaient extrêmes…» Reste que la nécessité de communiquer de façon instantanée constitue un défi permanent. «Vouloir occuper ce poste sans être prêt à encaisser les coups les plus durs est totalement illusoire», estime Roman Jäggi, porte-parole de l'UDC. Rien de bien nouveau, en somme. Président du parti agrarien de 1984 à 1987, Adolf Ogi rappelle que dans les années 80 déjà, le poste était épuisant: «Je parcourais la Suisse, seul dans ma voiture, m'arrêtant la nuit sur l'autoroute pour faire des exercices afin de me maintenir éveillé», raconte l'ancien conseiller fédéral.

La stabilité de l'UDC n'est-elle due qu'à ses succès électoraux?

Celui qui est devenu le premier parti suisse n'a utilisé que trois présidents en vingt ans – et le dernier ne semble pas prêt de s'en aller. Les succès électoraux ne constituent pas l'unique explication. «Nous avons toujours cherché à avoir de fortes personnalités dans le parti, tant pour appuyer la présidence dans divers domaines, comme le font aujourd'hui les Schlüer, Mörgeli, Hans Fehr, Weyeneth ou autres, que pour préparer l'avenir à long terme, explique Roman Jäggi. Oui, nous discutons ouvertement de la succession d'Ueli Maurer. Nous ne communiquons pas de noms, mais le jour où il partira, nous serons prêts, nous ne nous laisserons pas surprendre.»

A propos d'Ueli Maurer, Adolf Ogi ajoute: «Sa chance a été d'être sous-estimé par ses adversaires et par la presse. Il a pu grandir avec son poste, et s'imposer aujourd'hui comme le meilleur.» A contrario, la crise du PS est née de la double décision de Peter Bodenmann de tenter le défi cantonal et de la pression des femmes socialistes d'imposer Ursula Koch, une «erreur de casting» pour beaucoup d'apparatchiks de l'époque, que Christiane Brunner a eu ensuite toutes les peines du monde à corriger. Au PDC, c'est d'abord l'éclatement du parti en factions sans but commun qui a affaibli la présidence. L'érosion électorale et l'absence de ligne directrice ont eu le même effet au Parti radical.

Devenir président de parti, est-ce renoncer au Conseil fédéral?

Jusqu'en 1987, diriger un parti gouvernemental était un tremplin pour accéder au gouvernement. Flavio Cotti, puis Adolf Ogi ont, pour l'heure, clos ce chapitre. Adolf Ogi, avec son sens de la formule, estime que tout n'est pas perdu pour les Winkelried des partis gouvernementaux: «La politique exige de prendre des risques, et le poste de président de parti ne signifie pas nécessairement l'échec, même aujourd'hui. Regardez Doris Leuthard. Elle pourrait bien, un jour, succéder à Joseph Deiss. Ses chances sont comme la fondue: moitié-moitié.»