Le président de la Confédération le torse nu, les cheveux au vent et les pieds dans l'eau sur une plage de Mascate (Oman). C'est la photo, digne des grands magazines «people», qui a fait la une du quotidien alémanique Blick lundi.

Les clichés non autorisés mais plutôt flatteurs de Moritz Leuenberger s'accordant quelques jours de vacances avant de rejoindre Doha (Qatar) pour un forum sur l'énergie agitent la Berne fédérale. Ils secouent la culture médiatique suisse, qui a toujours refusé de s'immiscer dans la vie privée de ses politiciens. Jusqu'à présent en tout cas.

«Les photos ont été publiées sans l'accord et contre la volonté de Moritz Leuenberger et de son département», déclarait lundi le porte-parole du DETEC, André Simonazzi. De retour aujourd'hui de son périple à l'étranger, le ministre de l'Environnement et des Transports prendra sans doute position sur cette affaire. Il pourrait par exemple déposer une plainte ou saisir le Conseil suisse de la presse.

Le tabloïd d'outre-Sarine a pris le risque et a jugé d'intérêt public la publication de ces clichés, volés par un lecteur du journal. «Ce n'est pas la première fois que des photos de conseillers fédéraux en vacances sont rendues publiques», explique Werner De Schepper, rédacteur en chef du Blick. Et ce dernier de citer en exemple les escapades sous-marines de Ruth Metzler, lors d'un séjour en mer Rouge. Le responsable ne voit pas non plus de problème dans le fait que Moritz Leuenberger ait opposé son veto. «Ces photos ne nuisent en rien à son image», estime le journaliste. Le photographe amateur à l'origine de ces prises de vue a été «dédommagé et non pas rémunéré» par le Blick. «Mais pas suffisamment pour qu'il puisse payer son séjour», précise Werner De Schepper, qui dit avoir la conscience tranquille.

Un veto de principe

«Moritz Leuenberger ne s'est pas opposé à la publication de ses photos à cause de leur contenu, mais parce qu'il estime que les politiques devraient continuer à avoir le droit de se mouvoir librement dans leurs moments libres. C'est une question de principe, de culture et d'exception suisse», explique André Simonazzi. Un proche du collège confie aussi sa déception. «Les ministres doivent pouvoir conserver leur sphère privée sans craindre les paparazzi et sans être contraints de rentrer le ventre tout au long de leurs vacances par peur d'une photo volée.»

Pour Oswald Sigg, porte-parole du Conseil fédéral, c'est la première fois que des clichés de ministres sont publiés dans de telles circonstances. «Bien sûr, on a déjà montré Adolf Ogi au ski. Mais ces opérations ont toujours été menées d'un commun accord», précise le vice-chancelier. Pareil pour les photos de Flavio Cotti dans sa piscine ou de Ruth Dreifuss couchée dans l'herbe entre deux obligations officielles.

«A première vue, les instants volés à Monsieur et Madame Leuenberger à la plage appartiennent à la sphère privée, même s'il s'agit de personnalités», juge Daniel Cornu, auteur de plusieurs essais sur l'éthique journalistique et ancien vice-président du Conseil suisse de la presse. Ce dernier critique aussi la démarche d'un point de vue déontologique. «Ces photos n'ont pas été prises par un professionnel, et tout laisse penser que le président de la Confédération n'a pas été consulté avant qu'on prenne le cliché ou n'a en tout cas pas posé en connaissance de cause», commente-il.

Plus dérangeant encore, les deux liens internet au bas de l'article accompagnant les photos et qui dirigent les lecteurs vers une chaîne d'hôtels de luxe et vers un voyagiste. Moritz Leuenberger serait-il devenu un support publicitaire pour une destination touristique? «C'est un service que l'on a l'habitude de livrer dans nos pages. Les entreprises concernées ne paient pas pour être citées», affirme Werner De Schepper. «Il s'agit de guider les personnes qui souhaitent vivre les mêmes vacances que leur président», ajoute-il.

La fin de l'exception suisse?

Nombreux sont ceux qui craignent que cette affaire ne soit qu'un premier pas vers la «peopolisation» des politiques. Non, assurent certains. «C'est une tendance depuis quelques années. Beaucoup de politiciens n'hésitent plus à poser dans les magazines durant leurs loisirs ou en famille», fait remarquer un observateur. Daniel Cornu va dans le même sens: «Je me souviens avoir vu Moritz Leuenberger se prêter à plusieurs reprises au jeu des médias.» Au DETEC, on nuance pourtant: «Il n'a jamais exposé sa vie privée», précise André Simonazzi.

Le département a d'ores et déjà envoyé un mot au Blick pour regretter la publication des clichés. A Moritz Leuenberger de décider à présent des suites qu'il donnera à l'affaire.

Mais d'aucuns espèrent que les «dédommagements» accordés par le Blick à ses lecteurs n'encourageront pas les vacanciers à traquer les conseillers fédéraux cet été.