L'émotion suscitée par l'annonce de la visite du chancelier autrichien en Suisse est bien retombée, au point que l'imposant service de sécurité qui entourait le Lohn vendredi paraissait démesuré. La presse européenne, en tout cas, avait fait l'impasse sur la réception de Wolfgang Schüssel par le président Adolf Ogi, accompagné pour l'occasion par Joseph Deiss et Kaspar Villiger, dans la résidence de campagne du Conseil fédéral. La visite, assure l'un des participants, s'est déroulée dans une ambiance très positive. Le chancelier autrichien avait néanmoins renoncé à son traditionnel nœud papillon et arborait la même cravate qu'on l'avait vu porter pour la première fois lors de son premier déplacement, difficile, au Conseil des ministres européens de Lisbonne.

Si Adolf Ogi a rappelé d'emblée à son hôte la position déjà exprimée par le Conseil fédéral, c'est-à-dire l'intention d'observer attentivement l'évolution de la situation à Vienne, il a déclaré au cours de la conférence de presse qu'un épisode de mauvais temps ne devait pas assombrir une vieille amitié. Le président de la Confédération a encore insisté sur le respect des décisions démocratiques et sur la confiance qu'on peut accorder au caractère d'autocorrection de la démocratie. Le Conseil fédéral, qui a déclaré qu'il allait juger le nouveau gouvernement autrichien sur ses actes, est-il d'ores et déjà rassuré? «Nous avons obtenu aujourd'hui une information de qualité, répond Adolf Ogi, nous avons appris des choses que nous ne pouvons pas lire dans la presse européenne, et nous continuerons à observer l'évolution de la situation.»

Wolfgang Schüssel s'est exprimé avec une grande habileté en mettant l'accent lui aussi sur l'amitié entre les deux pays, en rappelant ses précédents voyages à Berne comme ministre de l'Economie, puis des Affaires étrangères, et en admettant qu'on peut se poser des questions à propos de la coalition qui est arrivée au pouvoir à Vienne. Il a insisté également sur le respect des décisions démocratiques en se déclarant persuadé que le bon accueil du Conseil fédéral reflète la position du peuple suisse. Il a évoqué les réformes courageuses déjà entreprises, sur le budget et les retraites, en assurant que l'Autriche reste un pays européen tolérant et ouvert, qui en a fait plus que d'autres sur le plan humanitaire, notamment au Kosovo en collaboration avec la Suisse.

Son gouvernement, rappelle-t-il encore, a mis sur pied un plan de dédommagement pour les travailleurs forcés pendant la guerre, qui devrait être approuvé par le parlement avant l'été. Wolfgang Schüssel ne croit pas que les sanctions des Etats de l'Union européenne dureront encore longtemps, parce que la politique étrangère et de sécurité que celle-ci veut bâtir nécessite une vision commune des 15 membres et non de 14 seulement.

Les deux délégations ont également abordé la situation en Europe et l'activité de l'OSCE, que l'Autriche préside cette année. Le chancelier autrichien a promis son appui pour que la Suisse obtienne une place de membre à part entière du Pacte de stabilité dans les Balkans. Sur les rares problèmes bilatéraux pendants entre les deux pays, Wolfgang Schüssel a également promis d'intervenir, notamment pour la réouverture des frontières autrichiennes à la viande bovine suisse. Il a encore assuré que les responsables seraient sanctionnés, s'il s'avérait exact que des douaniers autrichiens ont mené des enquêtes sur le territoire suisse. L'Autriche souhaite enfin une aide et une collaboration de la Suisse pour mettre sur pied un corps d'aide en cas de catastrophes semblable au nôtre.

L'opposition à la venue du chancelier autrichien en Suisse s'est marginalisée, au fil des semaines, se limitant à l'extrême gauche et aux mouvements de lutte contre le racisme. Faute d'avoir pu empêcher la visite de Wolfgang Schüssel, leur critique a progressivement glissé vers la dénonciation du traitement réservé aux étrangers en Suisse même.

Faible mobilisation

Signe du relâchement de la contestation, la manifestation organisée vendredi soir en ville de Berne, alors que le chancelier autrichien était parti depuis longtemps pour Zurich (lire ci-dessous) n'a pas eu le succès escompté. Les organisateurs attendaient plusieurs milliers de personnes; les opposants n'étaient finalement que quelque 600 selon la police – un millier selon les organisateurs.

Les participants, rassemblés sous le slogan «On ne pactise pas avec le racisme», étaient plutôt jeunes. Une quinzaine d'entre eux ont lancé des œufs et des bouteilles contre le Palais fédéral, sans que les forces de l'ordre n'interviennent. Un bon tiers des manifestants avaient fait le déplacement de Suisse romande. Parmi eux, le secrétaire général du Parti socialiste, Jean-François Steiert, a pris la parole: «La Suisse a offert une tribune au Parti de la liberté de Jörg Haider, formation maculée de taches brunes.» «Notre présence ici est importante», a pour sa part déclaré Rolf Bloch, le président de la Fédération des communautés israélites de Suisse. «Nous ne sommes pas là pour protester contre les Autrichiens, mais parce que le parti de Jörg Haider compte dans ses rangs des sympathisants nazis, qui désormais ont pignon sur rue.»