LIVRE

«La presse n’a pas toujours été une entreprise commerciale»

Professeur à l’Université de Fribourg, Alain Clavien s’est intéressé au journalisme suisse francophone à travers les âges. Son dernier ouvrage éclaire la destinée d’une profession agitée. Interview

Auteur de nombreuses études sur le journalisme en Suisse, Alain Clavien raconte son dernier livre, La Presse romande, qui détaille un métier en constante adaptation.

Le Temps: Quand la presse moderne est-elle apparue en Suisse?

Alain Clavien: C’est l’entrée des troupes françaises en Suisse, en 1798, qui met en place une certaine liberté de la presse. Elle ne durera pas très longtemps, puisque le nouvel espace laissé à la critique ne tarde pas à provoquer des frictions entre rédacteurs et autorités. La censure gouvernementale est alors rétablie par étapes, dès 1801. Il faut ensuite attendre l’avènement de la Suisse moderne, en 1848, pour que la Constitution fédérale la garantisse dans tout le pays. La censure économique, symbolisée notamment par le droit de timbre, perdurera quant à elle jusque dans les années 1860.

Dans une lettre du 24 avril 1849, le premier secrétaire de l’ambassade de France à Berne écrit à propos de la presse helvétique qu’elle est «la plus mal élevée de l’Europe». Est-ce toujours le cas?

Je ne crois pas, la presse helvétique actuelle est plutôt déférente. Cependant, à l’époque, la presse suisse jouit, et peut-être abuse, d’une liberté toute fraîche. Les polémiques entre journaux sont souvent violentes et très personnalisées. On s’insulte d’un journal à l’autre! Au même moment, la presse française est très surveillée, ce qui explique en partie la réaction du diplomate français.

La presse a énormément évolué. Quel est le rôle actuel du journal?

La presse a tout d’abord servi de porte-voix à des groupes politiques. Le journal est alors au service d’une ambition ou d’une action politique, comme faire venir le chemin de fer dans sa ville. Ce n’est pas une entreprise commerciale. Il est parfois publié à perte et sabordé par ses créateurs dès l’objectif atteint. Lorsque les partis politiques apparaissent, dans la seconde moitié du XIXe siècle, le journal, devenu quotidien, devient une pièce essentielle du jeu politique. Cette formule, ouvertement partiale, perdure jusque dans les années 1950. A partir de là, le lectorat n’est plus disposé à se faire dicter ses opinions politiques et veut choisir par lui-même sur la base de renseignements objectifs. C’est le passage d’un journalisme politique à un journalisme d’investigation. C’est la vision qui perdure jusqu’à nos jours.

Les journaux ont connu plusieurs époques, fastes, puis de repli. Les difficultés actuelles sont-elles exceptionnelles?

C’est la question. Il est vrai que la nécessité de se repositionner est déjà intervenue dans le passé, face aux développements de la télévision notamment. Le processus de concentration n’est pas nouveau non plus, dans l’imprimerie comme dans la presse. Ce qui est nouveau, c’est la remise en cause du support papier. Les changements concernent en outre plusieurs domaines, la fuite de la publicité vers d’autres médias, les mutations technologiques, mais aussi un changement de mentalité. Les éditeurs ont longtemps eu la conviction que le journal était un produit particulier avec un rôle spécial à jouer dans le processus démocratique. Cette conception a disparu pour laisser place à une approche managériale, qui considère le journal comme un produit parmi d’autres dont on attend avant tout du rendement.

Que dire du développement du métier de journaliste à travers les âges?

La profession n’est que peu évoquée dans les recherches sur le sujet. Je ne voulais donc pas faire l’impasse sur les ouvriers de la presse dans mon ouvrage. Le métier s’est créé et organisé, avec difficulté, dès la fin du XIXe siècle. En étudiant son histoire, je trouve intéressant de constater la difficulté omniprésente des journalistes de se penser comme des employés. Le mythe de l’écrivain, de la profession libérale et la conviction de faire partie des élites de la nation ont empêché que se développe une véritable culture syndicale. Cela joue contre les journalistes lorsqu’il faut faire bloc contre des coupes budgétaires ou des licenciements.

On parle beaucoup de la dangereuse concentration de la presse. Avons-nous atteint un point critique?

Si l’on considère le nombre de titres par rapport à la taille du territoire, il reste beaucoup de journaux. Diversité des titres ne rime toutefois pas nécessairement avec diversité des opinions et richesse de l’information. D’un côté, la petite presse locale n’a pas les moyens de mener des enquêtes poussées ni toujours envie de se fâcher avec les autorités locales. De l’autre, la grande presse n’offre plus non plus les conditions de travail nécessaires à la qualité, puisqu’il s’agit avant tout de dégager un pourcentage de bénéfices à deux chiffres. La question de la concentration est importante, mais tout ne se joue pas là.

Vous pointez des erreurs stratégiques commises dans la presse ces dernières décennies, quelles sont-elles?

Les grands éditeurs pointent eux-mêmes ces erreurs stratégiques. Ringier a ainsi reconnu il y a quelques années qu’offrir des contenus sur Internet gratuitement avait été une erreur historique. Les éditeurs se sont précipités sur le Web en pensant que les rentrées publicitaires financeraient les journaux en ligne, ce qui n’a pas été le cas. Il s’agit maintenant de faire payer un lecteur qui a pris l’habitude d’avoir accès à l’information sans bourse délier, ce qui n’est pas une mince affaire.

Pourquoi ce livre maintenant?

Je travaille depuis longtemps sur la presse. J’ai notamment déjà publié un ouvrage sur la Gazette de Lausanne, et un autre spécialement sur la presse politique. Il me semblait désormais logique d’élargir le cadre. C’est ainsi qu’a mûri ce projet. C’est l’idée d’une synthèse avant tout réflexive, pour révéler les logiques qui amènent à la situation de crise actuelle.


Alain Clavien, La Presse romande, Editions Antipodes, 2017. 

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