Enquête

Sous pression de Berne, les entreprises de sécurité privées sortent de l’ombre

Depuis un an, la Confédération a débusqué une centaine de sociétés offrant des services de sécurité et de renseignement privés à l’étranger. Cette traque fait émerger des acteurs étonnants – notamment en Suisse romande

C’est une industrie où brillent d’anciens militaires d’élite reconvertis dans la finance, l’espionnage économique et la sécurité d’entreprise. Un secteur discret, parfois sulfureux, qu’une poignée de fonctionnaires suisses tente de percer à jour depuis un lugubre immeuble de la Berne fédérale.

Rattachée au Département des Affaires étrangères, la Section des Services de Sécurité privés (SSSP) compte cinq employés, protégés par des couloirs aux portes blindées et à la peinture un peu défraîchie. Leur mission: faire respecter un cadre légal unique au monde, la Loi fédérale sur les prestations de sécurité privées fournies à l’étranger.

En vigueur depuis 2016, ce texte oblige les sociétés actives dans les services de protection physique ou le renseignement privé à déclarer leurs mandats hors de Suisse et d’Europe. Qu’il s’agisse de déployer des sentinelles pour protéger une multinationale en Irak, d’escorter des humanitaires en Afrique ou de surveiller les opposants d’une monarchie du Golfe, rien ne peut plus se faire sans le feu vert de la SSSP.

Premier bilan ce printemps

L’objectif est de protéger la neutralité suisse, et d’éviter que la Confédération serve de base à des mercenaires qui guerroient dans des pays en crise. Avant même son entrée en vigueur, la loi a déjà fait déguerpir Aegis, une société de services paramilitaires qui avait établi son siège à Bâle. Deux de ses dirigeants, domiciliés à Neuchâtel et Auvernier, ont quitté la Suisse dans la foulée.

Lire aussi: Le paradis suisse des investigateurs privés

Après plus d’un an d’application de la loi, un premier bilan doit être publié ce printemps, sous forme de rapport au Conseil fédéral, indique le chef de la SSSP Fulvio Massard.

En 2016, 300 demandes d’autorisation adressées à Berne

Selon lui, en 2016, une trentaine de sociétés ont soumis quelque 300 demandes d’autorisation pour des missions à l’étranger. Berne a ouvert six «procédures d’examen» sur des mandats jugés problématiques. Une seule mission a été interdite, pour risque de «violation des droits de l’homme».

Une intervention de la SSSP a aussi arrêté un projet – plutôt amateur – de participation directe à des hostilités, une activité interdite par la loi. Dans deux autres cas, des sociétés ont renoncé à leurs projets après l’ouverture d’une procédure d’examen par Berne.

Travail de prospection

L’administration n’hésite pas à convoquer les entreprises qui lui semblent tomber sous le coup de la nouvelle loi. Et celles-ci sont nombreuses. «Nous identifions au fur et à mesure les sociétés et nous les invitons ici, précise Fulvio Massard. Plus d’une centaine d’entreprises ont été contactées de la sorte.»

Beaucoup ont un champ d’action trop limité pour tomber sous le coup de la loi – celles qui ne sont actives qu’en Suisse, par exemple. Mais le travail de prospection va se poursuivre. Car l’administration est loin de tout savoir sur les acteurs de la sécurité privée basés sur sol helvétique.

Damian Perl, légende du secteur

L’un d’entre eux n’a été identifié par le SSSP que très récemment. Domicilié dans un somptueux chalet des Alpes vaudoises, Damian Perl est une sorte de légende du secteur. En 2001, cet ancien Royal Marine était l’un des rares Occidentaux à pouvoir opérer en Afghanistan, où sa société protégeait des compagnies minières.

Après les attentats du 11 Septembre, il a fourni avions et moyens de transport aux officiels américains qui affluaient sur place. Des contacts précieux, qui lui ont ensuite permis de décrocher les contrats du siècle: la protection de l’aéroport de Bagdad et la distribution de la nouvelle monnaie nationale dans l’Irak occupé par les Américains après 2003.

Les gens qui ont beaucoup d’argent à investir sont un peu paranos, ils veulent aussi de la sécurité et du renseignement

Nick Day, patron de la société d’investigation Diligence

Aujourd’hui, la société de Damian Perl, Global, s’est muée en groupe d’investissement dans la technologie et la défense. Il travaille toujours pour le gouvernement américain. «On ne fait plus du tout de services de sécurité», précise ce Britannique au physique costaud.

Peu désireux de parler aux médias, l’homme affirme ne pas diriger sa société depuis son chalet suisse et ne pas être concerné par la loi sur les services de sécurité. Berne va tout de même vérifier.

Argent, sécurité, renseignement

Le profil de Damian Perl – un ancien commando qui a commencé fusil à la main avant de basculer dans la finance – est assez fréquent dans l’industrie de la sécurité privée. «Les gens qui ont beaucoup d’argent à investir sont un peu paranos, ils veulent aussi de la sécurité et du renseignement, ce sont trois choses qui vont bien ensemble», commente Nick Day, un autre ex-militaire anglais qui a fondé la société d’investigation Diligence à Genève.

Soumis à la loi fédérale, Nick Day estime qu’elle fonctionne sans accroc: «Berne se montre efficace, la réglementation est appliquée de façon impartiale.» Mais d’autres sont plus critiques. La procédure d’approbation d’une mission peut prendre jusqu’à 44 jours. Et les entreprises doivent livrer quantité d’informations – y compris les noms des clients, si l’administration le demande ou s’il s’agit d'«organes étatiques». Autant de contraintes auxquelles les sociétés de renseignement privé, en particulier, n’étaient pas habituées.

Le cadre légal suisse, un avantage

Malgré tout, Marcel Kodran, patron de la société vaudoise Comites Risk Solutions, estime que la réglementation suisse est aussi une chance. «Elle peut nous offrir un avantage comparatif à l’avenir, un label de conformité, de contrôle et d’intégrité, en protégeant nos clients des risques de réputation», estime-t-il. Notamment face aux géants anglo-saxons du secteur de la sécurité privée – Constellis, GardaWorld, DynCorp, G4S… – qui jouissent pour l’instant de législations plus permissives.


L’étonnant paysage romand de la sécurité privée

Depuis un an, l’administration fédérale a contacté des dizaines de sociétés suisses actives dans les domaines sensibles de la sécurité physique, des «services de défense» ou de l’investigation. En voici quelques-unes.

Axis, la nouvelle venue

Basée dans le val d’Anniviers, en Valais, Axis est une société française d’investigation d’affaires et de cybersécurité. Ses deux fondateurs ont fait carrière dans l’armée. Son président et responsable de la toute jeune filiale suisse, Bertrand de Turckheim a commandé le régiment de parachutistes d’infanterie de marine (1er RPIMA) de Bayonne, une unité d’élite. Il a travaillé pour les services de renseignements extérieurs (DGSE) et militaires (DRM) français.

Ce curriculum imposant lui a valu une convocation à Berne, à la Section des services de sécurité privés. «J’ai expliqué que nos clients ne sont pas des gouvernements et que la clientèle que je recherche se trouve en Suisse et en Europe», indique Bertrand de Turckheim. Il estime ainsi ne pas être concerné par la loi helvétique, qui vise surtout les pays dits «complexes» hors d’Europe.

Samalanca, la financière

Basée à Genève dans le quartier des Nations unies, Salamanca est à première vue une structure de gestion de fortune qui fabrique des trusts. Mais à la même adresse, sa petite sœur Salamanca Risk Management est une société d’investigation peuplée d’anciens militaires anglais. Comme Ed Butler, ex-commando parachutiste du SAS qui occupa de hautes fonctions au sein des troupes britanniques en Afghanistan.

Salamanca est réputée pour enquêter activement sur les entreprises afin d’évaluer leur valeur réelle. «Avant d’investir dans une société pharmaceutique, il faut s’assurer que les progrès de ses licences de médicaments sont réels, commente un employé d’une firme rivale. Le savoir permet d’avoir un gros avantage sur la concurrence. Et si une boîte est en crise, enquêter sur elle permet de parier sur la baisse de son action.»

Arcanum, la sulfureuse

Présente en Suisse à travers son antenne à Zurich, la société d’investigation Arcanum a défrayé la chronique pour avoir fait espionner des opposants politiques sur mandat du gouvernement kazakh.

La société se vante aussi, sur son site internet, de mener des actions de «guerre irrégulière», de contre-terrorisme et d'«action directe». Arcanum affirme cependant que son bureau zurichois n’est pas impliqué dans ces activités et remplit des fonctions uniquement administratives. Elle dit n’être pas concernée par la loi suisse sur les services de sécurité privés, tout en maintenant un contact «honnête et ouvert» avec les autorités fédérales. A Zurich, la société opère aussi sous le label de sa société financière sœur, RJI capital.

Opos, la solitaire

Cette structure est un one-man-show conduit par Jean-Marc Gadoullet. Cet ancien des forces spéciales françaises (6e RPIMA et service action de la DGSE), installé sur la Riviera vaudoise, a participé aux tractations visant à libérer des otages français d’Al-Qaida au Mali. Mais aujourd’hui, il affirme que son activité se limite à la conception de «protocoles de sûreté industrielle» pour des entreprises. Il estime de ce fait ne pas être concerné par la loi sur les services de sécurité privés.

Tara, la neuchâteloise

Le château de Vaumarcus, entre Grandson et Neuchâtel: une belle adresse pour abriter cette société de poche animée également par un ancien militaire français, Jean-Philippe Lafont. Son site Internet montre les pelotons de gardes armés employés pour protéger ses clients en Irak, son principal champ d’opérations.

Tout en jugeant la législation suisse «très contraignante», Tara Consulting estime que s’y plier est une affaire de routine. Et permet de montrer que «nous faisons primer les droits humains» même dans les pays les plus difficiles.

ICoCA, le régulateur discret

L’ICoCA (International Code of Conduct Association) est une organisation internationale basée à Genève. Elle regroupe 92 entreprises de sécurité privée et plusieurs Etats, dont la Suisse qui la finance et la préside actuellement.

L’ICoCa est chargée d’appliquer, par un «dialogue confidentiel et bilatéral», le Code de conduite du secteur. Il engage les entreprises à respecter les droits de l’homme et le droit humanitaire dans le cadre de leurs activités.

Ce document est né des scandales provoqués par Blackwater et Aegis en Irak, où les deux compagnies, aujourd’hui membres de l’ICoCA, avaient été accusées de massacre de civils et d’usage disproportionné de la force armée.

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