Osamah, 29 ans, Mohammed, 35 ans, et Wesam, 31 ans ont grandi dans la même ville, Kirkuk, en Irak. Ils se sont retrouvés en Syrie au début de la guerre civile, en 2011, puis dans la campagne de Schaffhouse en Suisse. Ils n’avaient sans doute pas imaginé que leurs chemins se croiseraient à nouveau devant le tribunal pénal fédéral de Bellinzone. Maintenus en détention préventive dans trois prisons différentes, à Thoune, Burgdorf et Berne, depuis un an et demi, leur procès, très attendu, s’ouvre lundi.

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Les trois Irakiens, ainsi qu’un quatrième complice présumé, Abdulrahman, 35 ans, sont accusés d’avoir utilisé leur retraite helvétique pour implanter une cellule de l’Etat islamique. Ils doivent répondre de plusieurs chefs d’accusation lourds, à des degrés divers: participation et soutien à une organisation criminelle, séjour illégal ou incitation à l’entrée, à la sortie et aux séjours illégaux et, pour l’un d’entre eux, représentation de la violence. Les prévenus contestent en bloc ces accusations.  

Les conversations des terroristes présumés comme pièce maitresse de l'enquête

Pour ce qui apparaît comme l’une des plus graves affaires liées au terrorisme international instruites en Suisse, les audiences se dérouleront sur quatre jours, du lundi 29 au vendredi 4 mars. Elles pourraient se voir prolongées jusqu’à la semaine suivante. L’accusation se fonde sur des échanges entre les terroristes présumés, parfois en langage codé, par téléphone, sur les réseaux sociaux ou sur Skype. Ces conversations constituent la pièce maîtresse de l’enquête menée conjointement par la police judiciaire suisse et le FBI.

Les enquêteurs ont concentré leurs efforts de surveillance sur Osamah, 29 ans, principal accusé, qui vivait dans la petite commune de Beringen, à Schaffhouse. Paraplégique suite à une blessure de guerre, il se déplace en chaise roulante. Il bénéficiait de l’aide sociale, prenait des cours d’allemand et se rendait fréquemment dans un centre médical spécialisé à Nottwil, dans le canton de Lucerne, pour soigner son handicap. Au Secrétariat d’Etat aux migrations (SEM), il avait affirmé avoir été victime d’un assaut par un groupe djihadistes. En souterrain, il aurait entretenu des liens avec des membres de l’Etat islamique et fomenté un attentat terroriste, tout en nourrissant un profond mépris pour son pays d’accueil, traitant, dans des conversations, les Suisses de «fils de chiens».

A la lecture de l’acte d’accusation, on apprend encore qu’avant son départ pour la Suisse en 2012, Osamah se retrouvait dans un appartement à Jaramana, dans la banlieue sud-est de Dama, avec les deux autres accusés, Mohammed et Wesam. Tous trois auraient appartenu à un groupe de combattants djihadistes réunis autour de deux meneurs: Abu Hajer et Abu Fatima. Les enquêteurs se basent sur l’inspection de plusieurs comptes Facebook pour affirmer qu’il existe un «lien fort» entre Abu Hajer et l’organisation Etat islamique. L’homme aurait travaillé d’abord pour le compte d’autres groupuscules dont Al-Nusra, avant d’être coopté en août 2013 par le groupe dirigé par Abou Bakr al-Baghdadi. Il est surnommé «lion du Tawhid», surnom donné aux soldats de l’Etat islamique. Les deux prévenus, Osamah et Mohammed, communiquent avec lui via Facebook et l’appellent «frère».

Après leur arrivée en Suisse, ils auraient maintenu un contact intensif avec le «lion du Tawhid». L’acte d’accusation retranscrit une multitude d’échanges entre les quatre accusés et plusieurs membres de son entourage. Ils se transmettent des vidéos propageant l’idéologie djihadiste, se maintiennent informés de l’évolution des combats sur le terrain, se réjouissent des faits d’armées de compagnons restés en Syrie.

Un soupçon grave: la préparation d'un acte terroriste

Osamah divulgue également des conseils sur l’application de la charia. Il semble bénéficier d’une certaine aura parmi ses pairs, qui le surnomment lui aussi «lion». Outre son soutien à l’Etat islamique, le Ministère public lui reproche aussi d’avoir tenté de faire passer des membres du groupe terroriste vers l’Europe, la Suisse et le Canada. Ainsi, il aurait coordonné à distance l’entrée en Suisse de l’un des autres prévenus, Mohammed. Voyant sa demande d’asile refusée par les autorités, ce dernier se serait caché dans l’appartement de son protecteur. Il tentera de brûler le bout de ses doigts pour dissimuler ses empreintes digitales, prélevées lors de son arrivée en Italie, dans le but d’éviter un refoulement vers ce pays.

Mais le soupçon le plus grave avancé par le parquet fédéral concerne la préparation d’un acte terroriste. C’est là que les retranscriptions des conversations entre les présumés terroristes, dont l’accusation suppose qu’ils employaient un langage codé, prennent les contours les plus sybillins.

Le 20 février 2014, Osamah prend contact avec Abu Hajer via Skype pour réclamer son soutien afin d’œuvrer aux «fondations de la maison». Le combattant djihadiste lui répond qu’il peut lui envoyer quelqu’un «de l’entreprise», qui s’y connaît en «pastèques». Les spécialistes convoqués au cours de l’enquête pour traduire ces échanges supposent que ce mot désigne en réalité du matériel explosif. Osamah rétorquera que pour «cuire du pain» (traduit par: «préparer une charge explosive»), il a besoin de beaucoup d’ingrédients et que tout est cher en Suisse.

Son complice présumé Wesam aurait ensuite été chargé de se rendre en Turquie pour réceptionner un «flash», un disque contenant des informations. Il s’envole de Zurich le 18 mars 2014 vers la Turquie pour y rencontrer des individus affiliés à l’Etat islamique, puis revient en Suisse le 19 mars. Deux jours plus tard, il est intercepté par la police avec Mohammad et Osamah, au domicile de ce dernier à Beringen.

Peu après cette arrestation, le Ministère public affirmait avoir «déjoué un projet d’attentat de l’Etat islamique». Or les enquêteurs ne sont pas parvenus à déterminer la cible visée par les présumés terroristes. 


L’initiative UDC ne permettrait pas l’expulsion de terroristes

Que changerait l’initiative de l’UDC, si elle était acceptée ce dimanche, dans le cas des Irakiens jugés dès lundi pour des crimes commis en Suisse? Rien. S’ils étaient reconnus coupables, les quatre hommes n’auraient pas à craindre une expulsion automatique, dès lors qu’ils n’ont pas été confrontés auparavant à la justice. En effet, selon le texte de l’UDC, un étranger condamné pour soutien à une organisation criminelle ne serait expulsé que s’il a déjà été reconnu coupable d’un autre délit au cours des dix années précédentes. En revanche, la révision du code pénal adoptée par le parlement – suspendue aux résultats de la votation du 28 février - se montrerait plus sévère: elle prévoit l’expulsion de Suisse d’un étranger condamné pour avoir soutenu une organisation criminelle. Une disposition qui n’entrerait pas en vigueur en cas de oui à l’initiative de l’UDC dimanche.