Avant la Pride, les gays se racontent

Valais Barbara a été élevée dans des écoles catholiques intégristes

Mike termine un parcours scolaire douloureux

Sébastien défend un canton qu’il aime et la religion catholique, qu’il pratique

Au cœur de la vieille ville de Sion, des escaliers discrets descendent dans une cave voûtée. Un bar et quelques canapés meublent le local d’Alpagai, le seul lieu de rencontre à disposition de la population lesbienne, gay, bisexuelle et transsexuelle (LGBT) en Valais. «Non mais vraiment, les lesbiennes, vous devez arrêter de porter des chemises à carreaux. C’est tellement cliché!» lance Mike, pantalon slim et bottines, à Barbara qui rigole. «Prends une pose qui fait moins pédé!» lui rétorque Sébastien, porte-parole de la Pride Valais 2015, qui aura lieu le 13 juin.

En 2001, la première Gay Pride valaisanne avait suscité des contestations très vives des milieux politiques et religieux. A quelque quatre mois de la seconde Pride de l’histoire du canton, Barbara Lanthemann, Sébastien Nendaz et Mike Briguet ont accepté de raconter au Temps ce que cela signifie d’être gay en Valais. Leur récit est nuancé, parfois paradoxal, à l’image d’une question sur le fil, entre clichés et réalité.

«Cette question, c’est une théorie de journaliste qui cherche les clichés sur le Valais», estime Sébastien Nendaz, 33 ans. «Je viens du petit village d’Hérémence, dans le val d’Hérens. Mon père y est conseiller communal socialiste. Ma mère enseigne la religion dans les écoles. Mais, quand j’ai annoncé que j’étais gay, ma famille était plus inquiète à l’idée que je sorte avec un Saviésan qu’à l’idée que ce soit un homme!» lance-t-il, provocateur. Sébastien préfère offrir le cliché des villages valaisans en guerre les uns contre les autres que celui d’un fond de vallée peu accueillant pour la minorité LGBT.

«Dans la vallée, tout le monde sait que je suis gay et personne ne m’a jamais fait de commentaires», reprend-il. «Les gens sont plutôt curieux. Ils me posent des questions sur mes sentiments, ma sexualité, ma manière de m’intégrer à la société et je leur réponds toujours.» A la fin de l’adolescence, Sébastien sortait avec une jeune femme. «Je n’ai réalisé qu’à 23 ans qu’en réalité j’étais gay. Je n’y avais même pas pensé. Depuis, j’ai été agressé physiquement une seule fois. C’était à la gare de Fribourg, à coups de barres de fer après avoir acheté un magazine gay. Je n’ai jamais porté plainte. Je ne voulais pas me retrouver à la page des faits divers. Mais je n’ai jamais eu de problème en Valais», insiste-t-il.

Mike Briguet a 21 ans. En tant que secrétaire général de l’association valaisanne LGBT Alpagai, c’est lui qui répond au téléphone des jeunes en proie à des chagrins d’amour, en difficultés existentielles, avec des parents ou enseignants désarçonnés. «Le dernier appel que j’ai reçu était celui d’un jeune homme qui se demandait comment approcher un éventuel partenaire, ne sachant pas s’il était gay ou non», raconte-t-il. «Je me souviens aussi d’avoir reçu un mail d’une enseignante démunie parce que l’une de ses élèves, lesbienne, était en conflit avec le reste de sa classe.»

Il n’existe qu’une étude sur les questions d’orientation sexuelle en Valais. Elle a été réalisée en mars 2012 par les Institutions psychiatriques du Valais romand. Les jeunes gays sont les plus exposés aux tentatives de suicide et à la dépression. «Le Département de l’éducation ne veut pas traiter de l’homophobie afin de ne pas être trop stigmatisant», explique ce rapport. «L’idée était de l’inclure dans une approche plus globale concernant la sexualité et l’éducation sexuelle ou la détresse existentielle.» Mais la population LGBT a des besoins spécifiques, souligne l’étude. «Le Valais a besoin d’une réponse spécifique avec des ressources clairement désignées […], d’un espace ou d’une plateforme cantonale», poursuit-elle.

«Avec Alpagai, on aimerait aller dans les classes pour donner des informations aux élèves, mais c’est compliqué au niveau administratif», reprend Mike Briguet. «Les directeurs d’école ne sont pas toujours d’accord. Pendant les cours d’éducation sexuelle, je n’ai aucun souvenir que la question de l’homosexualité ait été abordée. Quand j’étais au cycle, à Martigny, j’avais tous les jours la boule au ventre en allant à l’école. J’étais rejeté parce que je n’étais pas comme les autres.» Mike marque un silence. «Les gens m’insultaient, me traitaient de pédé. Je suis parti au collège en pensant que ça irait mieux, mais pas du tout. Au cours de la deuxième année, j’ai explosé et j’ai hurlé sur les autres élèves. Ma titulaire de classe les a remis à l’ordre et m’a proposé l’aide d’un médiateur», dit-il. «Mais ce qui m’a sauvé, et c’est un cadeau du ciel, ce sont mes trois amies gays rencontrées au cycle. J’avais 14 ans quand j’ai compris que j’étais gay. En l’espace de six mois, je l’ai accepté et assumé. Annoncer qu’on est gay, c’est une bombe pour soi-même et pour tout son entourage. Mais mes amis m’ont montré que c’était possible d’être heureux aussi comme ça.» Mike veut d’ailleurs devenir enseignant.

Barbara Lanthemann est la seule personnalité politique valaisanne qui parle ouvertement de son homosexualité. Députée socialiste au Grand Conseil, elle est aussi candidate au Conseil national. Barbara est née dans une famille vaudoise catholique intégriste. «Mes parents faisaient partie de la Fraternité d’Ecône. Quand nous habitions Lausanne, la chapelle était dans le sous-sol d’un immeuble qui ressemblait à des catacombes. Pour mes parents, envoyer leurs enfants à l’école officielle, c’était les perdre. Ils m’avaient d’ailleurs retirée des cours d’éducation sexuelle. On m’a envoyée dans un pensionnat de la Fraternité à Dijon quand j’ai eu 12 ans.» C’est à 16 ans qu’elle découvre son homosexualité, en ayant «un immense coup de foudre pour une fille». L’adolescente entre en rébellion et se fait renvoyer du pensionnat. Elle rejoint sa famille qui a déménagé en Valais, «sans doute pour être plus proche de l’église de la Fraternité à Riddes. Mes relations avec mes parents étaient très conflictuelles, mais j’ai au moins échappé aux séances d’exorcisme. Ça n’a pas été le cas de tous les jeunes que je connaissais. Certains d’entre eux ont mal fini», lâche-t-elle la voix nouée.

Elle intègre le Collège de Saint-Maurice. Après les écoles intégristes, elle a un très bon niveau en latin et en grec, mais aucune idée en mathématiques. «J’ai perdu pied. Quand j’ai annoncé mon homosexualité à mes parents, je ne pensais même pas que cela allait les surprendre. Il me semble que ce genre de choses ça se sent. J’avais envie de hurler: mais enfin, vous ne m’avez jamais regardée pendant tout ce temps? J’ai fugué, je me suis cachée chez des gens. Ma chance, ça a été d’aller au planning familial et d’y rencontrer une femme qui m’a protégée de ma famille. Ma vie ensuite, ça a été dix ans d’errance. Je sortais d’un milieu hermétique, sans télévision, sans journaux. Ces gens ne savent pas à quoi ressemble le monde.»

En plus d’être un canton campagnard qui offre moins de ressources aux jeunes gays qu’une grande ville, le Valais est plutôt à droite de l’échiquier politique. Si c’est dans un parti de gauche que l’on trouve la seule lesbienne du canton, c’est parce que «à droite, on ne dit pas qu’on est homosexuel», estime Sébastien Nendaz. «Il y en a, mais ils restent silencieux, sans doute à cause de la politique familiale défendue par le PDC», explique-t-il.

De manière générale, la religion joue un rôle très important dans le canton. L’initiative cantonale «pour un Etat laïc», à laquelle Barbara Lanthemann participe, n’est d’ailleurs soutenue par aucun parti politique à l’exception des Jeunes socialistes.

Sébastien Nendaz est le seul de nos témoins à se décrire comme catholique et pratiquant. «Le discours de l’Eglise sur l’homosexualité ne me pose aucun problème. Les évêques valaisans ont toujours mis l’accent sur le respect de la personne et cela correspond à notre demande d’être accepté dans la société», estime-t-il.

Depuis la Gay Pride de 2001, le canton a un peu changé. Le nouvel évêque, Monseigneur Lovey, a rencontré l’un des organisateurs de la Pride. «Je crois que les mentalités ont évolué, je ne crois pas qu’il y ait des mouvements violents d’opposition comme en 2001», a-t-il déclaré sur les ondes de Rhône FM, la radio locale partenaire de la Pride. «Il est heureux qu’il puisse y avoir des lieux de rencontre, afin de prendre conscience qu’il existe des minorités qui souhaitent être reconnues dans leur humanité intégrale et dans leur dignité. […] Mais il faut continuer de dire que l’homosexualité n’est pas le projet de Dieu», a-t-il dit. Il a accepté la création d’un groupe homosexuel au sein de l’Eglise pour que les LGBT puissent vivre leur foi accompagnés d’un prêtre. Cette position d’ouverture de l’Eglise n’a pas empêché la création d’un groupe opposé à la Pride sur les réseaux sociaux et dont les propos violents ont blessé certains membres du comité d’organisation.

«La littérature européenne confirme que le niveau socio-économique, le niveau de formation et la religion sont des facteurs importants dans l’acceptation des personnes LGBT», résume l’étude précitée. «Ce que l’on constate, c’est que plus le contexte est discriminant, plus le processus d’acceptation de l’homosexualité est compliqué», explique Johanne Guex, coordinatrice du projet Premis (Prévention du rejet des minorités sexuelles), encore en cours de création. «Dans un canton comme le Valais, qui a la réputation d’être conservateur, je pense que le coming out peut être plus difficile. Au fond, ce qui fait surtout une différence, c’est de vivre en ville ou en campagne. Dans le premier cas, vous avez accès à de nombreux commerces «gay friendly» qui permettent de se retrouver entre pairs et de donner une visibilité à la communauté», analyse-t-elle. «En 2001, le président PDC de Sion affirmait qu’il n’y avait pas d’homosexuels en Valais. C’est vrai que de nombreux hommes ayant des rapports sexuels avec d’autres hommes ne se considèrent pas comme gays. Ils sont mariés et ont des enfants.»

Dans le local d’Alpagai, on boit un dernier verre avant d’émerger dans la rue pavée, envahie par le cortège bigarré de Carnaval.

«Ma famille était plus inquiète à l’idée que je sorte avec un Saviésan qu’à l’idée que ce soit un homme!»

«Mes relations avec mes parents étaient très conflictuelles, mais j’ai échappé aux séances d’exorcisme»