Le train roule vers Zurich, vous levez distraitement le nez de vos journaux et la voici présente, saisissante, qui se découpe fermement dans le ciel et surprend le regard par sa couleur vert-bleu d’eau vivante. Vous ne l’attendiez pas, or voici la Prime Tower, le bâtiment le plus élevé de Suisse, qui vient à votre rencontre et vous accueille en ville. 126 mètres de haut, 36 étages: et après? Les villes verticales ne se comptent plus, du Nouveau Monde à l’Asie, sans parler des Emirats. En Suisse, où la résistance aux tours s’est montrée particulièrement farouche et efficace, elles restent rares. L’inauguration de celle-ci en décembre dernier, en une période de mutations urbaines profondes à travers tout le pays, annonce un tournant probable.

Un très beau bloc minéral

Immeuble de bureaux voulu par l’investisseur immobilier Swiss Prime Site (SPS), la Prime Tower est issue de l’atelier des architectes zurichois Annette Gigon et Mike Guyer au terme d’un concours international. Elle constitue un signal, celui du succès de la politique de développement concerté et inventif conduite par la ville avec dynamisme depuis une vingtaine d’années. Et, plus largement, le succès de Zurich elle-même. Instantanément, ce bâtiment est devenu une marque renforcée par plusieurs caractères notables: la beauté de ce bloc minéral précisément taillé, sa position au ras des rails et au cœur de la friche industrielle du Maag Areal, enfin, le naturel avec lequel la tour a pris sa place dans l’univers zurichois.

Sa croissance a été observée de près. En 2006, d’interminables gabarits amarrés par des filins forment une stupéfiante installation arachnéenne; en novembre 2008, la pose de la première pierre précède de quelques mois le rejet de l’initiative «40 mètres c’est assez»; dès novembre 2009, la tour émerge et monte; en février 2010, après l’installation des vitrages, sa forme définitive se révèle et, en juin de la même année, la Prime Tower dépasse les plus hauts bâtiments voisins. Sitôt achevée, elle est immédiatement occupée de bas en haut; deux mille personnes y travaillent. Et elle ravit au Messeturm de Bâle le titre de champion de hauteur qu’il détenait depuis 2003 avec ses désormais modestes 105 mètres.

Cette primauté satisfait certes l’ego zurichois mais, en plus d’un repère, la tour a surtout permis la cristallisation du nouveau quartier en cours d’urbanisation sur la friche industrielle des usines Maag (le Maag Areal) en périphérie ouest de la ville.

En lieu et place de rails et viaducs enchevêtrés, hangars rouillés, terrains vagues, dépôts informes, se sont tout d’abord installés des espaces culturels et des lieux de rencontre alternatifs. Puis la tour Freitag a jailli, composée d’un empilement de containers haut de 26 mètres; prémonitoire, l’édifice paraît maintenant minuscule et frêle en regard de sa gigantesque voisine. Plus récemment encore, des boutiques très branchées ont pris place sous les arches du viaduc ferroviaire Hardbrücke. Désormais, le tram dessert le quartier, les tags sont en recul.

Un morceau de ville

Cependant, il manquait un cœur à Zürich-West, qui l’a instantanément trouvé dans la place arborisée aménagée au pied de la tour. Déjà, aux beaux jours de l’automne dernier, les cafés et restaurants au pied des immeubles attenants ont ouvert leurs terrasses, faisant de cet espace un point de convergence où se mélangent les usagers du site et toute la diversité de la population de l’Ouest: employés encravatés, jeunes décontractés, mamans à poussettes, amateurs d’art. Le lieu reste animé de nuit comme de jour, et les familles s’y rendent le week-end «pour voir». Un morceau de ville est né.

En effet, la Prime Tower ne s’est pas installée seule; elle s’entoure de trois autres bâtiments qui contribuent à la mixité du quartier. L’ancienne fabrique de roues dentées Maag, harmonieuse construction industrielle des années 1950, rénovée avec finesse par Gigon Guyer Architectes, est devenue le Diagonal; elle abrite un restaurant et des galeries d’art. Le Cubus, édifice neuf, de sept étages, comprend un supermarché, une crèche, des bureaux et l’unique parking, restreint à 143 places puisque le site est fort bien desservi par les transports publics.

Un cristal vivant

S’y ajoute le Platform, immeuble conçu pour le cabinet d’audit Ernst & Young dont les plus de mille collaborateurs débordent déjà dans les bureaux de la tour voisine. Ses lignes énergiquement étirées s’opposent à la verticalité de la tour à laquelle il offre une surface réfléchissante. Clairement inscrit dans la logique urbanistique du lieu, le Platform délimite la place et, dans le même mouvement, la relie à la gare ferroviaire Hardbrücke toute proche. D’ailleurs, il dispose sur l’arrière d’un accès direct aux quais. Lauréat du concours pour l’extension de la gare en 2010, le bureau Gigon Guyer pourra parachever en une prochaine étape la remise en valeur cohérente de tout le quartier.

Conscients de l’enjeu que représente la Prime Tower, les architectes ont poussé les recherches à l’extrême jusqu’à obtenir la forme propre à l’impact recherché selon le point de vue et la distance depuis lesquels on la contemple. Résultat: un plan irrégulièrement octogonal et un édifice qui, observé depuis son pied, contrarie la perception habituelle puisqu’il va en s’élargissant vers le sommet. Effet obtenu par des volumes en porte-à-faux très précisément étudiés «qui lui donnent l’aspect d’un torse sans bras ni tête», remarque Annette Gigon, puissant certes, mais jamais massif. Les façades de verre aux orientations multiples réfléchissent l’atmosphère de la ville; elles varient continuellement de la semi-transparence à l’opacité; parfois, sous certains angles, elles ­vibrent à la lumière jusqu’à paraître liquides. De près, des points bril­lants, des fulgurances se devinent derrière les surfaces lisses, qui font de ce cristal aux arêtes sèches un édifice vivant.

Un spectacle permanent

Autant le bâtiment Platform, lorsqu’on s’engage dans son immense atrium entouré de galeries aux balustrades miroitantes, joue sur le prestige, conformément à sa fonction, autant la Prime Tower mise sur la simplicité, sur l’efficacité. Entrées discrètes, hall de réception de dimensions proportionnées sans plus, mobilier sobre dans les salles de conférences, le lounge, les lieux de restauration situés aux 34e et 35e étages. Si les architectes se sont montrés pointilleux quant à la qualité, aux matériaux, aux couleurs qu’ils ont voulues nettes, franches, audacieuses, ils savent que la beauté réside dans le spectacle continuellement offert aux usagers de la tour. En particulier aux clients du Clouds, le restaurant panoramique depuis lequel le regard embrasse l’ensemble de la ville; d’où l’on observe en détail les faisceaux de rails filant à l’infini, l’ample courbe du viaduc, les chenilles ferroviaires qui progressent en hâte, les toits, les clochers, les collines. Dans un coin de l’image, un congrès de grues colorées signale l’autre vaste chantier de Gigon Guyer, celui du Löwenbräu-Areal, le quartier des arts où prendront place également logements et bureaux.

Non loin de la Prime Tower, d’autres silhouettes s’élèvent ou se profilent: la tour Mobimo (81 mètres de logements de luxe et un hôtel, achevée), le Zolly Turm (77 mètres, en projet), le Hardturmpark (80 mètres, réalisé en partie), entre autres. En dépit des résistances, l’heure des tours helvétiques approche; les bureaux d’architectes en frémissent et sortent des projets de leurs cartables. Sur sol suisse, on n’attend pas une Burj Khalifa perdue dans les nuées à plus de 828 mètres, comme celle de Dubaï. Mais on sait déjà que la Prime Tower devra compter sur un règne bref car à Bâle, éternelle rivale, se construit la tour Roche, haute de 175 mètres, signée Herzog & de Meuron, qui la détrônera en 2015.