Cela a été la grande inquiétude des parlementaires dès le début de la crise du coronavirus: l’explosion des primes maladie en raison des coûts supplémentaires pour le système de santé suisse. Ruth Humbel (PDC/AG), membre de la Commission de santé (CSSS) du Conseil national, a été parmi les premières à tirer la sonnette d’alarme. «Il faut absolument éviter un choc des primes, car celui-ci toucherait d’abord les gens qui sont déjà au chômage partiel», déclare-t-elle dans la presse alémanique.

De gauche à droite de l’échiquier politique, les élus sont unanimes à vouloir empêcher ce scénario en septembre prochain. Même le PLR estime qu’il faut que l’Etat intervienne dans ce but. Dans Blick, le sénateur Damian Müller (PLR/LU) annonce qu’il rédigera un rapport à ce sujet à l’intention de la Commission des finances. Sur quoi son collègue Josef Dittli (PLR/UR), qui est aussi président de l’association des caisses Curafutura, promet d’étudier le dossier.

Des hôpitaux presque vides

Tout cela sera-t-il bien nécessaire? Un homme en doute. Il s’agit de Felix Schneuwly, le responsable des affaires publiques du comparateur de primes Comparis.ch. Ce Fribourgeois a été secrétaire général de la Fédération suisse des psychologues, puis de celle des aveugles et malvoyants avant de reprendre une position dirigeante au sein de l’association faîtière des caisses Santésuisse. A tous ces titres, il est un des meilleurs connaisseurs de notre système de santé. Et aujourd’hui, il clame qu’il y a davantage de raisons pour que les primes baissent plutôt qu’elles n’augmentent l’an prochain.

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«Les craintes d’une explosion des primes sont totalement injustifiées, affirme Felix Schneuwly. En premier lieu parce que les hôpitaux et les cabinets médicaux sont quasiment vides depuis que le Conseil fédéral a décrété l’état de «situation extraordinaire» le 16 mars dernier», explique-t-il. Dans l’ordonnance qu’il a édictée, le gouvernement a expressément interdit tous les examens, traitements et thérapies non urgents. Dès lors, la plupart des hôpitaux publics se sont transformés en établissements dédiés à la maladie du Covid-19, abandonnant plus des deux tiers de leur activité traditionnelle. Même scénario pour les cabinets médicaux, dont certains ne couvraient parfois même plus 30% de leurs frais fixes, ce d’autant plus que certains de leurs patients renonçaient à des visites par peur d’attraper le coronavirus. De surcroît, le confinement partiel dans lequel le Conseil fédéral a plongé la population a fait reculer le nombre d’accidents de la circulation ou survenant sur le lieu de travail.

Ce sont là autant de coûts que les assurances ne devront pas couvrir. En revanche, elles devront essuyer la facture des traitements du coronavirus. Mais comme toutes ces dépenses relèvent du secteur stationnaire, elles sont partagées, les cantons en assumant les 55%.

Des Suisses hypocondriaques?

C’est une évidence: si les cantons et leurs hôpitaux ont beaucoup de soucis à se faire pour amortir le choc du coronavirus, les caisses peuvent entrevoir l’avenir avec beaucoup plus de sérénité. L’avenir, c’est dans l’immédiat un deuxième semestre qui s’annonce moins dramatique, mais plus chargé que le premier semestre.

A ce sujet, Felix Schneuwly formule deux hypothèses. La première est pessimiste, mais pas forcément irréaliste: les hôpitaux et cabinets médicaux doivent faire face à un afflux de patients qui ont retardé leur traitement. Il s’ensuit un effet de rattrapage, et peut-être même des surcoûts si leur état de santé s’est aggravé.

La deuxième hypothèse est provocante, mais pas totalement exclue. «Si la première variante ne se vérifie pas, il faudra bien conclure que l’interdiction des interventions non urgentes aura montré à quel point nous consommons de la médecine inutile. Et qu’il n’y a pas besoin de courir chez son médecin ou aux urgences d’un hôpital pour chaque bobo», avance Felix Schneuwly. Le spécialiste de Comparis.ch s’interroge: les Suisses seraient-ils hypocondriaques?

A l’heure de tirer un premier bilan de la crise, le Fribourgeois n’est pas tendre. Pas question pour lui de se réjouir du fait que la Suisse a mieux surmonté la crise que d’autres pays et que notre système hospitalier n’a pas été débordé. «Il s’agit là d’une faillite collective à la tête de l’Etat. Malgré notre loi sur les épidémies, le plan de pandémie et les avertissements que contenait le rapport du professeur Thomas Zeltner, la Suisse s’est révélée mal préparée, moi aussi d’ailleurs», résume-t-il en avouant qu’il s’est trompé sur la gravité du virus.

«Une faillite collective»

Felix Schneuwly espère désormais que les partis politiques ne céderont pas à la tentation d’exploiter la crise sur un plan idéologique. «Celui qui croit qu’il suffira de davantage d’Etat pour parer au prochain virus se trompe autant que celui qui ne jure que par le marché libre.» Sa recette à lui? «Le pragmatisme helvétique, soit un savant mélange de solidarité et de responsabilité individuelle, de même qu’un subtil équilibre entre les secteurs public et privé.»

Faut-il s’en étonner? La faîtière des caisses Santésuisse se refuse encore à tout pronostic quant à l’évolution des primes maladie en 2021, fait savoir son porte-parole Christoph Kaempf. Elle reconnaît qu’«une part non négligeable de coûts tombent au premier semestre», mais s’attend à «un très probable effet de rattrapage» qui pourrait durer jusqu’en l’an prochain. Or, comme le prévoit la loi sur l’assurance maladie (LAMal), les prochaines primes se fonderont sur l’évolution des coûts en 2021, et non sur les dépenses effectives de cette année. «S’il s’avère a posteriori que les coûts ont été inférieurs aux projections, les caisses rembourseront la différence aux assurés, comme elles l’ont souvent fait ces dernières années», précise encore Christophe Kaempf.