Le Temps: Vos partis s'invectivent, mais vos chances d'accéder tous deux au Conseil d'Etat sont réelles. Pourrez-vous gouverner ensemble?

Yvan Perrin: Sans problème. Selon moi, un gouvernement doit construire une décision dans la concertation avec toutes ses composantes. Mais une majorité doit se dégager pour prendre, assumer et appliquer la décision. Je m'oppose au consensus qui dilue les responsabilités.

Jean Studer: Je suis pour un gouvernement collégial, même si le peuple devait y élire Yvan Perrin et moi-même. Au risque de paraître suranné, je prône la concertation et le consensus. En fonction de ce principe, je me vois travailler avec Yvan Perrin, malgré l'aversion que j'ai de la politique de l'UDC de Christoph Blocher.

– Comment prôner le consensus, avec la polarisation actuelle des blocs bourgeois et de gauche?

– J. S.: C'est par le consensus que Neuchâtel s'en est toujours sorti. J'ai appliqué cette méthode, en tant que président de commission, lors de la révision de notre Constitution qui a octroyé le droit de vote aux étrangers. Je ne désespère par de retrouver cette manière de faire de la politique.

– La concertation ne risque-t-elle pas de tuer dans l'œuf les velléités de réformes que vous jugez pourtant indispensables?

– Y. P.: Nous n'aurons pas le choix. Si les prochaines autorités ne prennent pas les problèmes à bras-le-corps, les réformes seront imposées de l'extérieur. Nous ne pourrons pas nous en accommoder.

– J. S.: Si les quatre dernières années ont été si pénibles, c'est en raison des dissensions perpétuelles, en particulier au sein du bloc bourgeois majoritaire. Pour réaliser les réformes, il faut un Conseil d'Etat qui écoute, cherche le juste consensus et s'investisse ensuite pour convaincre du bien-fondé de ses options.

– Que faire si des urnes sortent une majorité de droite au Grand Conseil et une majorité de gauche au Conseil d'Etat?

- J. S.: Ça rendra l'action plus difficile, c'est pourquoi nous militons pour la double majorité de gauche. Mais le pire consisterait à reconduire l'actuelle majorité bourgeoise.

– Y. P.: Pour moi, le pire, c'est évidemment la double majorité à gauche.

– Jean Studer, chantre du consensus. Pourquoi militer alors pour le basculement de Neuchâtel à gauche?

– J. S.: Parce que nous proposons des options nouvelles. Nous refusons de voir le débat plombé par la monomaniaque volonté de la droite de baisser les impôts.

– Y. P.: Ce qui est primordial, c'est la cohérence du Conseil d'Etat. J'ai été frappé, en tant que jeune conseiller national, d'avoir face à moi non pas un collège uni, mais cinq ministres aux propos discordants.

– Si vous accédez au Conseil d'Etat, serez-vous collégiaux?

– Y. P.: Oui. Toutefois, si la majorité du gouvernement aboutit à une décision à laquelle je suis opposé, je n'irai pas la défendre. Comment voulez-vous être crédible? Je ne m'exprimerai pas non plus contre. Je me tairai.

– J. S.: Je ne partage pas cet avis. Un membre du gouvernement porte les projets de l'exécutif ou démissionne. Si je devais siéger dans un Conseil d'Etat à majorité de droite, je m'emploierais à influer sur les décisions. A supposer que je ne sois pas entendu, je défendrais pourtant la position du gouvernement. C'est à cette crédibilité-là que je tiens dans le fonctionnement des institutions.

– Quel regard portez-vous l'un sur l'autre?

– J. S.: J'aimerais qu'Yvan Perrin comprenne combien il est important, pour le canton de Neuchâtel et son économie, de s'ouvrir à l'Europe. Et je regrette qu'il soit autant aligné sur Christoph Blocher.

– Y. P.: Jean Studer est remarquable dans les débats. Je me suis imposé une règle: ne pas l'énerver. Sa corpulence et son verbe en imposent. Lorsqu'on lui sert des propos qui ne lui conviennent pas, il se cabre au risque de tomber à la renverse. Puis se redresse et devient très impressionnant. Jusqu'ici, j'ai réussi à éviter son courroux.